La Chine, première puissance économique mondiale toujours en émergence (Monde Diplo/Atlantico)

Publié le 15 Décembre 2014

Xi Jinping et Barack Obama

On en parle depuis la semaine dernière: la Chine serait devenue la première puissance économique mondiale. Cette "évènement" témoigne de l'émergence de l'Empire du Milieu depuis les réformes mises en oeuvre par Deng Xiaoping à partir de 1978 et, plus largement, de la redistribution de la richesse mondiale au profit de l'Asie du sud-est et au détriment des vieilles puissances industrielles occidentales. Toutefois, cette information est sans doute à relativiser; nous vous proposons pour cela deux extraits d'articles afin de mieux comprendre la réalité de ce classement.

LE MONDE DIPLOMATIQUE, le 9 décembre 2014.

"Pékin l’a fêté en octobre dernier, le site américain Marketwatch le confirmait avec éclat le 4 décembre dernier : la Chine est devenue la première économie mondiale, détrônant les États-Unis, en tête depuis cent quarante-deux ans. Le classement, élaboré par le FMI, est calculé en parité de pouvoir d’achat (qui établit des équivalences entre les prix des produits). La Chine représente donc 16,5% de l’économie mondiale en termes de pouvoir d’achat, devant les 16,3% des États-Unis. Toutefois si l’on tient compte de la population (1,4 milliard), elle passe au… 89e rang. Le produit intérieur brut par habitant s’y élève à 12 900 dollars contre 54 700 dollars pour les États-Unis."

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la Chine au coeur de la mondialisation, par Philippe Rekacewicz (septembre 2012)

 

ATLANTICO, le 12 décembre 2014

Entretient avec Jean-Joseph Boillot (agrégé de sciences économiques et sociales et Docteur en économie. Il est spécialisé depuis les années 1980 sur l'Inde et l'Asie émergente)

Atlantico : Récemment, le FMI a annoncé que la Chine était devenue la principale puissance économique du monde. Qu'en pensez vous ?

Jean-Joseph Boillot : D'abord que la Chine n'est surtout pas la "première puissance économique du monde". La notion de puissance économique est un concept qui combine la surface économique (le PIB), mais aussi la puissance technologique, la puissance financière et monétaire, celle microéconomique des entreprises, et enfin la capacité d'influence sur l'économie mondiale. Selon les données du FMI, le PIB chinois calculé en Parité de pouvoir d'achat a bien dépassé celui des Etats-Unis en 2014, mais le FMI lui-même ne dit pas que la Chine est devenue la "première puissance économique mondiale". Sur tous les autres aspects qui déterminent la puissance économique, la Chine est loin derrière les Etats-Unis, mais aussi l’Europe. On retrouve d'ailleurs ici un biais classique du FMI qui se refuse à considèrer l'Union Européenne dans sa globalité.

Atlantico : En quoi consiste ce mode de calcul de PPA concrètement ?

J.-J.B.: C'est une mesure trés ancienne et reconnue par tous les économistes depuis les années 1970. En gros, on considère que les masses économiques des pays ne peuvent pas être comparées avec les taux de change des marchés financiers qui reflètent surtout l'influence globale des monnaies. Pour évaluer le revenu réel des habitants d'un pays dans une optique de comparaison internationale, on fait alors appel à un autre mode de calcul: celui de la parité de pouvoir d'achat ou PPA. Ce dernier consiste tout simplement a calculer dans chaque pays le prix d'un panier de produits comparables aux prix domestiques. On obtient alors un taux de change dit "réel" qui permet de comparer les économies entre elles.

Part comparée du PIB de la Chine et des Etats-Unis dans le monde en PPP

Atlantico : La Chine et les Etats-Unis calculent-ils leur PIB de la même manière ? Qu'en est-il au niveau de la qualification des dettes ?

J.-J.B.: Effectivement, les modes de calcul sont différents, et cela peut représenter un biais. Le PIB prend en compte l'ensemble des valeurs ajoutées déclarées par les entreprises et les administrations, dans une optique de production des ressources. Mais si la production d'un pays n'a pas de valeur, et qu'elle est incluse dans le PIB, ce mode de calcul n'est plus réaliste. En général, on mesure donc aussi le PIB par la somme de ses utilisations, c'est à dire, en gros, la consommation, les investissements, le solde extérieur et les variations de stocks. Or dans le cas de la Chine, si l'on s'intéresse à l'emploi des ressources, on comprend bien les critiques faites aujourd'hui à l'évaluation du PIB chinois. D'abord, la consommation privée chinoise se situe à un niveau extrêmement bas -40% du PIB chinois, soit environ 6 000 milliards de dollars au taux de change courant, celui qui compte pour nos entreprises qui exportent sur le marché chinois. Or cela ne représente que la moitié du marché américain ou européen. Sur l'investissement ensuite, on peut également dénombrer deux failles importantes: l'investissement improductif qui touche l'immobilier ou les industries comme la sidérurgie, et ensuite les stocks. Nous savons que la Chine a la fâcheuse habitude d'accumuler des surcapacitès et de se mettre en situation de surproduction, et donc d'emmagasiner des stocks d'invendus. C'est ceux qu'on retrouve sur le marché mondial à des prix défiant toute concurrence. En termes de PIB utile, la réalité du PIB chinois est donc inférieur d'au moins 20% à ce qui est annoncé officiellement.

Atlantico : Récemment, un rapport commandé par le gouvernement chinois faisait état des sommes considérables "gâchées" dans des investissements inutiles, comme par exemple la construction immobilière, l'industrie automobile et la sidérurgie. 6.8 milliers de milliards de dollars auraient ainsi été investis pour rien depuis 2009. En quoi cela peut-il constituer une épée de Damoclès sur l'économie mondiale ?

J.-J.B.: Cela signifie que la Chine est toujours une économie de marché en transition. D'ailleurs si l'on divise le PIB par le nombre d'actifs officiels, on obtient un tableau de l'économie chinoise loin d'un statut de première puissance mondiale. Avec 800 millions d'actifs, la Chine ne produit pas plus que les Etats-Unis avec 160 millions d'actifs. Elle est donc dans un rapport de productivité par emploi de 4 à 5 fois inférieure à celle des Etats-Unis, mais aussi de l'Europe qui doit cesser d'avoir un complexe d'inferiorité vis à vis de la Chine.

Atlantico : Peut-on s'attendre à ce que l'économie chinoise connaisse un ralentissement économique comparable à celui qu'a pu connaître le Japon ?

J.-J.B.: Non, pas à court terme à mon sens. Plusieurs facteurs permettent de comprendre le ralentissement de l’économie chinoise. Premièrement, la rationalisation de la production voulue par Xin Jinping lui-même. Cela implique moins d'investissement dans tous les sens. La diminution du nombre des actifs joue également, mais on n'est pas encore dans la configuration japonaise. Il faut enfin prendre en compte un simple effet mathématique: plus un PIB est élevé, plus le taux de croissance pour obtenir une même augmentation en valeur diminue. C'est ce qui explique qu'avec 4 ou 5% de croissance, la Chine devrait demeurer la première locomotive du monde. D'où l'inquiétude suscitée par l'annonce du FMI: si la Chine est le premier PIB du monde en termes réels, quelle conséquence va avoir le ralentissement de son taux de croissance pour l'économie mondiale? Pour autant, comparer la situation chinoise avec celle du Japon des années 1980 est une erreur de perspective. Le PIB par habitant de la Chine reste 4 fois inférieur à celui du Japon des années 1980, et la Chine a donc un potentiel important de rattrapage. Il en est de même sur le plan technologique alors que le Japon avait dépassé les Etats-Unis dans un grand nombre de domaines. Enfin, même si la population chinoise a tendance à vieillir, elle reste bien plus jeune et moins urbaine que son voisin insulaire. Ce scénario du syndrome japonais ne pourra réellement être envisagé que d'ici à une vingtaine d'années.

Evolution du PHIB des premières puissances économiques mondiales (FMI, 2010)

Atlantico : Quel serait alors l’impact pour l'économie mondiale, la zone euro, et la France ?

J.-J.B.: Nous avons il est vrai souvent l'impression qu'un ralentissement de l'économie chinoise serait un drame pour le monde. C'est du reste surprenant puisque l'hyper croissance chinoise a aussi été vécue comme un drame avec son lot de fermetures d'usines ou d'explosion du prix des matières premières. Or, deux éléments me laissent penser que le ralentissement chinois peut constituer une dynamique plutôt favorable: Oui, la croissance mondiale pourrait baisser d'un point, passer de 4 à 3%. Mais cela permettra probablement une relocalisation d'ensembles entiers d'activités productives dans des pays qui avaient jusque-là souffert de l'hyper compétitivité chinoise, dont l'Europe mais aussi des pays émergents comme l'Inde ou l'Indonésie.

Ensuite, nous pouvons imaginer un bénéfice écologique, puisque une croissance moindre de la Chine permettra une baisse de la consommation des ressources de la planète. Peut-être faut-il y voir une opportunité de redéfinir notre modèle de croissance dans les 10 ou 20 ans à venir, plutôt qu'une catastrophe pour le monde!

http://www.atlantico.fr/decryptage/chine-devient-plus-ou-moins-nouveau-numero-1-mondial-mais-bombe-que-contiennent-statistiques-est-ailleurs-1904573.html

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #divers geo, #divers histoire

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