Entretien avec l'historien Henry Rousso (Liberation.fr)

Publié le 4 Septembre 2016

En avril dernier, le journal Libération publiait une interview de l'historien Henry Rousso, grand spécialiste de la mémoire de la 2nde Guerre mondiale. Auteur de l'ouvrage de référence "Vichy, un passé qui ne passe pas" (1994) et à l'origine des néologismes "négationnisme" et "résistancialisme", H. Rousso revient dans cette interview sur la place de la mémoire dans nos sociétés et sur son rôle face aux enjeux contemporains, posant ainsi en partie les bases de notre réflexion sur le premier chapitre d'histoire de l'année.

Source : http://www.liberation.fr/debats/2016/04/08/henry-rousso-le-surinvestissement-dans-la-memoire-est-une-forme-d-impuissance_1444888

Bonne lecture

 

 

Henry Rousso: «Le surinvestissement dans la mémoire est une forme d’impuissance»

 

Il n’y aura jamais eu en France autant de commémorations que pendant le mandat de François Hollande : célébrations diverses des deux Guerres mondiales, entrée au Panthéon de grands résistants, récente polémique sur le choix de la date du 19 mars - celle des accords d’Evian - pour commémorer la fin de la guerre d’Algérie… Il y a plus de vingt ans, l’historien Henry Rousso publiait Vichy, un passé qui ne passe pas (Fayard). Dans son dernier livre Face au passé : essais sur la mémoire contemporaine, il s’interroge sur l’activisme mémoriel. Alors que la mémoire s’est mondialisée pour devenir une valeur cardinale des sociétés démocratiques, l’historien pointe les limites d’une mémoire collective purement négative, prescriptive et conjuratoire (le fameux «plus jamais ça»). Qui n’a évité ni la résurgence de l’antisémitisme en France ni le regain des nationalismes en Europe de l’Est.

 

Vous dédicacez ce livre à votre père, «qui fut apatride et réfugié mais eut la sagesse de laisser le passé derrière lui». Paradoxal de la part d’un historien ?

Mon père était un juif égyptien, chassé avec sa femme et son fils par Nasser en 1956, parce que juif et déchu de sa nationalité. Il s’est donc retrouvé apatride. Le passé aurait pu être, pour ce déraciné, une source de ressentiment ou de nostalgie. Mais se tourner vers l’avenir et laisser de côté les blessures du passé est la marque de générations qui ont vécu de grands traumatismes. Je crois que le surinvestissement sur la mémoire est une forme d’impuissance et je le perçois plus encore depuis le 13 Novembre. La mémoire peut être le signe d’un grand degré de maturité démocratique. Elle peut aussi être le symptôme d’une formidable fragilité.

 

A force de commémorer les guerres du passé, on ne saurait plus affronter les conflits du présent ?

Depuis les attentats, j’ai l’impression que ce sur quoi j’ai travaillé ces dernières décennies, la guerre, est en train de se profiler devant moi. J’ai été très frappé par la coïncidence entre le discours du chef de l’Etat au lendemain du 13 Novembre - le responsable des armées de ce pays y déclarait que nous étions en guerre - et son activisme mémoriel qui venait d’atteindre des sommets la même année : les commémorations des deux guerres ont envahi un agenda présidentiel comme jamais cela n’avait encore été le cas. Un tel investissement sur le passé est significatif d’une incertitude sur le présent. Les sociétés ou les élites politiques qui ont moins d’hésitation sur leur vision du présent et de l’avenir n’ont, en général, pas besoin de la mémoire au sens contemporain du terme. De Gaulle s’en moquait comme d’une guigne, il était dans la tradition…

 

François Hollande au Panthéon le 27 mai 2015 lors de la cérémonie d'hommage à Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay.

 

L’activisme mémoriel fait-il écran au présent ?

C’était déjà frappant en 1994. La France était plongée dans une année mémorielle intense, avec le procès Touvier et les révélations sur le passé de Mitterrand. Mais elle est restée quasi aveugle face au génocide en train de se dérouler au Rwanda, où elle était pourtant engagée militairement.L’une des explications à cet aveuglement est à chercher du côté d’un certain progressisme, selon lequel nos valeurs seraient supérieures à celles du passé :«Nous avons fait des progrès, nous sommes plus à même d’évaluer ce qu’est un génocide.» Nous ne pouvons pas ressusciter les morts mais nous pourrions «réparer» le passé. L’obligation de «faire face» à son passé pour en soigner les «séquelles» est devenue un lieu commun de nos sociétés démocratiques. C’est bien de regarder son passé, mais pas au prix d’un aveuglement face au présent. Contrairement à l’idée sur laquelle s’est fondé «le devoir de mémoire» depuis les années 90, l’oubli n’est pas forcément négatif. Il fut le mode de gestion le plus traditionnel des traumatismes passés. L’histoire de mon père en est une banale illustration. Il y a aujourd’hui une illusion que le souvenir perpétuel nous prémunit contre la répétition des catastrophes.

 

Cette urgence à fixer la mémoire se retrouve avec la «justice transitionnelle» dans de multiples pays qui ont vécu des crimes de masse. Au Rwanda par exemple, les victimes ont été confrontées à leur bourreau peu de temps après le génocide. N’est-ce pas dangereux de vouloir aller si vite ?

C’est un effet de la mondialisation de la mémoire. L’entretien du souvenir n’est plus cantonné au roman national d’un pays. Depuis les années 70 ont émergé, à l’échelle mondiale, un discours, des normes morales, des actions publiques, des acteurs, des revendications qui tendent à standardiser la manière dont il faudrait s’emparer du passé. Il ne faut pas «oublier». Il faut «révéler une vérité» qui serait «cachée». La mémoire est devenue une valeur cardinale du monde contemporain. Elle est considérée comme un marqueur démocratique, un nouveau droit humain. C’est le travail de mémoire accompli autour de la Shoah qui a donné une matrice à cette «mémoire mondialisée». En Espagne, en Amérique du Sud ou au Rwanda, on retrouve les mêmes normes globalisées : l’importance du témoignage des victimes, les lieux de ces prises de paroles comme les tribunaux, parfois internationaux, ou les «commissions vérité», la nécessité de dresser des responsabilités… Or cette norme imposée ne va pas sans questions. Elle est parfois difficilement vécue par les victimes. Ce qu’elles peuvent dire ou ne pas dire ne correspond pas toujours à ce qu’attendent les institutions, qui ont leurs propres objectifs : la réconciliation, la condamnation ou autre.

 

Mais cette mondialisation de la mémoire, ce «droit d’ingérence mémoriel» n’a-t-il pas du bon ? Si Pinochet avait été jugé par la Cour pénale internationale, cela n’aurait-il pas permis d’éclaircir certaines questions ?

Sans doute. Pinochet jugé, on aurait jugé la dictature, des documents auraient pu être déclassés et les victimes auraient obtenu un début de réparation. Mais en même temps quelle gifle pour le Chili ! Comment imaginer que sur un tel sujet, un procès se tienne ailleurs que sur la scène nationale ? Imaginez Pétain jugé en 1945 à Santiago du Chili… L’histoire du Chili se serait racontée ailleurs. D’autres l’auraient mis face à son passé. C’est ce qui s’est passé pour l’Allemagne.

 

Les juges de la Cour Pénale Internationale en 2015

 

Ce qui n’a pas donné un si mauvais résultat.

C’est vrai. L’Allemagne est d’ailleurs devenue malgré elle un modèle. Elle a, d’une certaine manière, inventé l’idée d’une «mémoire négative» : une mémoire qui insiste sur les responsabilités d’un pays et non pas sur ses hauts faits d’armes. Ce régime mémoriel a eu une grande influence sur la France, puis sur le reste de l’Europe. Le chancelier Willy Brandt qui s’agenouille, en 1970, au mémorial du ghetto de Varsovie, en termes de rituel, c’est une première. Dans les années 90, la parole d’excuse va devenir une sorte de routine politique : Juan Carlos, en 1992, à propos de l’expulsion des Juifs séfarades cinq siècles auparavant, ou Jacques Chirac, en 1995, lors de la commémoration du Vel d’Hiv pour les déportations de Juifs.

 

Pourquoi, selon vous, cette «mémoire négative» va-t-elle devenir la seule mémoire partagée par les Européens ?

L’Europe devait dépasser les mémoires nationales et inventer une mémoire hors frontières. Mais dans la pratique, le volontarisme ne suffit pas à imposer une vision du passé. La «journée de l’Europe» a été instaurée en 1985 par le Conseil européen de Milan. Elle commémore le discours de Robert Schuman, le 9 mai 1950, annonçant la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca). Mais qui, aujourd’hui, sait pourquoi il y a des petits drapeaux européens sur les bus le 9 mai ? Cette journée n’a jamais eu le moindre retentissement. L’échec de cette tentative de créer une mémoire «positive», apolitique et anhistorique, n’est pas étonnant. Il n’est pas surprenant non plus que les pratiques mémorielles qui ont finalement émergé soient centrées sur la guerre, et que le souvenir de la Shoah soit devenu un marqueur de l’identité européenne. L’Europe s’est construite sur les ruines de la guerre. La Shoah est un événement fondateur par son caractère exceptionnel et parce que quasiment tous les pays de l’Union européenne ont, de près ou de loin, été directement concernés et impliqués. C’était une manière de dire : «Nous nous souvenons d’où nous venons.» Et cela reposait sur une idée qui semblait alors aller de soi et être partagée par tous : le degré d’antisémitisme d’une société mesure aussi son degré de maturité démocratique. Le souvenir et le rejet de la Shoah étaient, au fond, le plus petit dénominateur commun des pays européens, à l’Ouest comme à l’Est. Cela a effectivement fonctionné un temps. Une «journée de la déportation», en avril, a été inaugurée dans les années 50, une autre dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste, fixée au 27 janvier, instaurée en 2002.

 

Dans quelles limites ce type de mémoire peut-il fonctionner ?

La mémoire négative est devenue un ciment pour l’Europe : c’est vrai pour la Shoah, mais aussi, de plus en plus, avec le souvenir de la Première Guerre mondiale. Pourquoi pas ? Mais avec les tensions dues à l’élargissement européen, avec la crise économique et l’afflux des réfugiés, à l’heure où l’Union européenne perd de son attrait, une question se pose : jusqu’à quel point une «mémoire négative» peut-elle servir de fondement au projet européen ? Surtout, on le voit aujourd’hui, cet investissement dans la mémoire de la Shoah n’a pas été capable de freiner la montée de l’antisémitisme.

 

Et face aux réfugiés syriens, les Européens préfèrent oublier la guerre et l’exode…

Des souvenirs évidents pour les générations précédentes ont aujourd’hui disparu de la mémoire collective. L’exode, tout Français l’avait vu : huit millions de Français sur les routes, ça ne passe pas inaperçu ! Après la guerre, en 1946, la France a accueilli plusieurs milliers de réfugiés juifs polonais… L’Allemagne de 1945 a vu le déplacement, forcé ou non, de millions de personnes.

 

Français sur la route de l'exode en 1940

 

Certains pays d’Europe de l’Est remettent aussi aujourd’hui en cause la mémoire commune européenne…

Jusqu’à quand cette responsabilité de réparation doit-elle être transmise ? Jusqu’à quand les générations qui portent ces fardeaux vont-elles accepter de les porter ? Il suffit de regarder ce qui se passe dans l’est de l’Europe aujourd’hui pour comprendre qu’on atteint des limites. Ce qui se passe actuellement en Pologne est stupéfiant. Les flambées réactionnaires ou nationalistes s’accompagnent d’un rejet de la Shoah comme paradigme mémoriel. La Pologne veut ainsi retirer à l’un de ses plus grands historiens, Jan Gross, la médaille qu’elle lui avait donné en 1996 [ayant travaillé sur la complicité polonaise dans le génocide juif, le chercheur est accusé d’être «antipatriote» par le gouvernement du pays, ndlr].L’Europe paie sans doute les excès de la «mémoire négative».

 

Pourquoi ? Est-il possible de construire une nouvelle mémoire ?

Il se trouve que la Pologne a été l’un des pays, avec la France, où le nombre de Justes, ces non-juifs qui ont sauvé des Juifs, est en proportion la plus importante en Europe. Ne commémorer que la part d’ombre et ne faire du passé qu’un fardeau de responsabilités me paraît dangereux. En France, on a commencé depuis dix ans à corriger cette vision trop sombre du passé : après avoir souligné la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs, Jacques Chirac a ajouté à la commémoration du Vel d’Hiv celle des Justes. Hollande a poursuivi ce rééquilibrage en commémorant la Résistance. En Pologne, ce rééquilibrage commence : le pays investit en ce moment dans un musée des Justes. L’Europe doit inventer une autre mémoire, un autre récit, puiser par exemple dans des références historiques qui soient postérieures à la séquence 1914-1945. Quelle pourrait être la mémoire européenne pour demain ? Quelle serait une mémoire positive commune aux Européens ?

 

Par Sonya Faure, in Libération le 8 avril 2016

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #divers histoire

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