La "démondialisation" est-elle en marche? (France Inter/Les Echos.fr/Le Figaro.fr)

Publié le 3 Octobre 2016

Depuis la crise financière de 2008, la croissance des échanges internationaux ne cesse de ralentir, au point qu'elle a même été inférieure à la croissance de la production en 2016. Cette évolution est-elle conjoncturelle ou structurelle? Le paradigme de la mondialisation est-il en train de vaciller? La "démondialisation" est-elle réellement en marche? Diagnostic et éléments de réponse à travers quelques articles tirés de la presse.

 

Image illustrant la couverture de l'ouvrage "la démondialisation" de Jacques Sapir paru en 2011

 

 

"La démondialisation, le vrai du faux"

Par Dominique Seux, "l'édito éco" du 7-9h, France Inter, le 28/09/2016

 

Une question toute simple ce matin : la démondialisation est-elle en marche ? La réponse est toute simple aussi : oui, le commerce mondial des marchandises est engagé dans un tournant historique et la mondialisation de ces dernières décennies connaît un coup d’arrêt. Pourquoi le dit-on ? Hier, l’Organisation mondiale du commerce a indiqué que les échanges commerciaux entre pays, sur les mers, les routes dans les airs vont progresser cette année moins vite que la croissance mondiale. Si l’on oublie 2001 et 2009, exceptionnels à cause des attentats et de la crise financière, c’est la première fois que cela arrive depuis trente ans. Cela veut dire que le commerce recule, certes relativement, mais il recule.

Comment cela s’explique-t-il ?

D'abord, la conjoncture molle, surtout dans les pays émergents, le Brésil, la Russie. Ensuite, la Chine change de modèle. Elle exporte moins, parce qu’elle s’est équipée, parce qu’elle destine ce qui sort de ses usines un peu plus aux Chinois eux-mêmes et les Chinois consomment davantage de services. Ensuite encore, les entreprises occidentales, depuis trente ans, installaient des usines partout dans le monde pour produire au moins cher. C’est ce qu’on appelle l’allongement des chaînes de production. Une voiture comporte des pièces qui viennent de dizaines de pays. Mais les salaires ont grimpé dans ces pays, et c’est moins intéressant. Et les entreprises ont réalisé qu'elles allaient trop loin. Exemple : la sauce tomate de Carrefour, un des plus grands distributeurs français était jusqu'à il y a peu fabriquée avec des tomates chinoises. C'est fini. Enfin, les peuples contestent davantage qu'autrefois cette mondialisation.

Ce mouvement va-t-il se poursuivre ?

Sans doute. Le nombre de containers circulant dans le monde ne va grimper indéfiniment. Ce mouvement-là inquiète profondément les organisations internationales pour qui protectionnisme, nationalisme sont des mots qui résonnent avec danger. Attention aux années 30. Mais la tendance protectionniste est générale, Hillary Clinton et Donald Trump sont ainsi d’accord sur ce point. Est-ce que cela protégera nos emplois industriels ? C’est la grande question, parce que protection veut aussi dire rétorsions commerciales et hausse des prix sur certains produits.

Donc, oui, la démondialisation en marche ?

Halte là. On a parlé des échanges de marchandises, ceux qui se voient. La mondialisation, c’est aussi une mondialisation dématérialisée, des cerveaux. Les flux d’information ont été multipliés par 45 en dix ans. Et la mondialisation des personnes, elle, continue : le trafic de passagers aériens poursuit son explosion.

(source : https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-eco/l-edito-eco-28-septembre-2016)

 

Doc.1 : Ratio croissance du volume du commerce mondial de marchandises/croissance du PIB réel mondial, 1981-2016 (source : https://www.wto.org/french/news_f/pres16_f/pr779_f.htm)

 

 

Doc.2 : Volume des exportations et des importations de marchandises par région, 2012T1-2016T2 (source : idem)

 

 

"L'ère de la démondialisation"

Par jean-Marc Vittorri, éditorialiste aux Echos, le 19/09/2016

 

Depuis la crise financière, les échanges mondiaux ne cessent de décevoir. Ils progressent maintenant moins vite que l'activité. Une rupture profonde qui vient à la fois de la Chine et de la stratégie des grandes entreprises.

Dans le puzzle de la langueur économique planétaire, voici une pièce essentielle : l'anémie des échanges. Avant la crise financière de 2008, les exportations mondiales progressaient deux fois plus vite que la production. Souvenez-vous, le globe devenait un village... Mais ce rapetissement de la planète, amorcé après la Seconde Guerre mondiale et accéléré à partir des années 1980, est désormais révolu. Depuis cinq ans, le volume des exportations mondiales avance au même rythme que l'activité. Ces derniers temps, il a même été moins vite, contrairement à ce que prédisent avec constance les experts de l'Organisation mondiale du commerce. Le retournement commence à faire des dégâts. Pour la première fois depuis trente ans, un géant du fret maritime a fait faillite - le chinois Hanjin. C'est un signe de plus d'une rupture majeure. La démondialisation a commencé. Pourquoi ?

Au plus fort de la crise financière, les échanges mondiaux s'étaient effondrés de 12 % en 2009. Mais cette chute n'était guère surprenante. Quand tout le monde panique, quand les entreprises ne pensent plus qu'à accumuler du cash, l'export et son financement sont les premiers sacrifiés. Quand la tempête souffle, on se réfugie sous son toit. Comme lors du krach de 1929, avant même que les mesures protectionnistes comme la loi Hawley-Smoot votée en 1930 ne fassent sentir leur morsure. Lors de la Grande Dépression, la fermeture des frontières commerciales décidée par tous les pays avait ensuite plongé les échanges dans une spirale dépressive, entraînant les économies dans le gouffre. Les gouvernants actuels en ont tiré la leçon. Ils ont préservé l'ouverture des frontières, même s'ils ont édifié beaucoup de murets ici et là. La démondialisation n'est pas une décision politique. Elle vient des entrailles de l'économie. Beaucoup d'économistes ont voulu y voir un mouvement cyclique et donc temporaire. Selon eux, c'est la demande trop molle qui entraîne un commerce trop mou. L'asthénie de l'Europe, qui réalise en son sein le tiers des échanges mondiaux, expliquerait une bonne part de l'inflexion. Le ralentissement mondial des investissements, qui se traduisent souvent par des commandes de machines fabriquées en Allemagne ou au Japon, y aurait aussi contribué. Une fois les séquelles de la crise disparues, tout repartira comme avant. Mais les experts qui ont tenté d'évaluer l'impact de ces facteurs conjoncturels en conviennent : ils expliquent au plus la moitié du changement. Et, à y regarder de plus près, le freinage des exportations a commencé avant la crise financière. Il faut donc aller chercher plus loin les causes du mouvement.

A vrai dire, inutile de creuser beaucoup : l'inversion de la courbe de la mondialisation s'explique d'abord par le renversement en cours dans le plus grand pays du monde. Avec sa croissance échevelée depuis les années 1980, la Chine avait joué un rôle central dans l'intensification du trafic mondial. A la fois du côté de l'offre, en devenant l'« usine du monde » avec des centaines de millions de salariés payés une misère, et du côté de la demande, en achetant massivement les matières premières pour alimenter ses usines et ses chantiers. Mais l'ex-empire du Milieu a entamé son grand virage depuis une décennie. Il veut compter sur sa demande intérieure et non plus sur l'export, qui a tiré ses « Trente Glorieuses ». Il bascule aussi des activités agricoles et industrielles vers les services, moins gourmands en importations. Il achète enfin moins d'équipements pour ses usines. Au fond, ce qu'on a appelé « mondialisation » ces deux dernières décennies était surtout le fruit de l'émergence brutale du pays le plus peuplé au monde sur la scène économique mondiale. Aucune autre nation n'aura un tel impact à l'avenir. L'Inde est déjà très orientée sur son marché domestique et l'Afrique restera morcelée. L'irruption de la Chine a amplifié un autre mouvement de fond, venu des entreprises. C'est l'éclatement des chaînes de production, qui a aussi stimulé la mondialisation avant de se calmer. Depuis les années 1990, les géants mondiaux ont réorganisé leurs activités en fabriquant chaque composant de leurs produits là où c'est le moins cher. Mettant à profit non seulement l'émergence de nouveaux producteurs en Chine et dans les pays à l'est de l'Europe, mais aussi les nouvelles facilités offertes par Internet et donc le transfert de masses énormes d'informations instantanément et quasi gratuitement.

Cet éclatement, qui a provoqué une explosion des échanges intra-industriels, s'épuise lui aussi. D'abord parce que les salaires se sont rapprochés. Même entre la Chine et les États-Unis ! Ensuite, les pays sont de plus en plus exigeants sur le contenu local de leurs achats - Alstom l'a expérimenté pour ses ventes de trains, y compris aux États-Unis. Les entreprises ont aussi découvert que les chaînes étirées sont fragiles. Un seul fabricant qui s'arrête quelque part pour cause d'incendie, de grève ou de tremblement de terre et c'est parfois des dizaines d'usines qu'il faut stopper un peu partout dans le monde. Enfin, les technologies de l'information déployées dans l'industrie vont de plus en plus rentabiliser des séries plus petites et plus proches des lieux de vente.

La mondialisation a encore des ressorts. Les PME pourraient entrer beaucoup plus vigoureusement dans le jeu en mobilisant toute la palette des outils numérique, de la vente par Internet aux nouveaux moyens de paiement. Et, selon les consultants de McKinsey, les flux mondiaux d'information ont été multipliés par quarante-cinq en une décennie. Mais la mondialisation du tournant du millénaire, avec ses tonnes d'acier, ses salaires infimes et sa frénésie de transport, est désormais un morceau d'histoire.

(source : http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0211287451805-lere-de-la-demondialisation-2028223.php)

 

Doc.3 : Indicateur du trafic de conteneurs, janvier 2007-juillet 2016 (source : idem)

 

"La mondialisation des échanges commerciaux est à bout de souffle, selon le FMI et l'OMC"

Par Jean-Pierre Robin, journaliste au Figaro, le 27/09/2016

 

(...). La mondialisation, qui n'est que la forme moderne de la division internationale du travail poussée à l'extrême , aurait-elle atteint ses limites? Le FMI avance trois types d'explications à la baisse de régime du commerce: le ralentissement de la croissance économique mondiale, le coup d'arrêt dans les accords de libéralisation (et bien avant qu'on ne parle d'un «gel» des négociations du «traité de partenariat transatlantique»), et «last but not least» , l'arrivée à maturité des chaînes internationales de production qui auraient épuisé leurs avantages.

Selon leurs savants calculs, les experts du FMI estiment que le ralentissement de la croissance économique depuis 2012, et après le rattrapage temporaire de 2010 et 2011 consécutif à «la grande récession», explique à lui seul «environ les trois quarts du ralentissement dramatique du commerce». Ils en prennent pour preuve que ce sont les produits d'investissements des entreprises, et accessoirement les biens durables des ménages comme l'automobile, dont les échanges ont le plus freiné. Ils constatent que le mouvement affecte 143 pays sur les 171 passés sous revue, ce qui englobe à la fois la Chine, le Brésil ou la zone euro, entre autres. En clair les raisons seraient d'abord de nature conjoncturelle. Il faut dire que la période 2012 -2016 aura été particulièrement instable, avec en particulier l'effondrement des cours du pétrole et des matières premières. Le FMI note que cette chute des prix des produits de base a entraîné une contraction de 10,5% en 2015 de l'ensemble du commerce international en valeur, tous produits confondus. Il en est résulté des pertes de pouvoir d'achat considérables pour de nombreux pays et des milliards de consommateurs, et donc une réorientation de la demande aux dépens des biens durables devenus inaccessibles pour beaucoup. À quoi s'ajoutent les déséquilibres commerciaux nationaux (les surplus des uns et les déficits des autres) qui constituent également un frein aux échanges.

La deuxième explication découle du climat général devenu plus protectionniste avec la moindre croissance mondiale. Le FMI note par exemple que dans les années 1990 il se signait annuellement en moyenne 30 accords de libération commerciale entre pays. Contre à peine 10 accords chaque année depuis 2011.

La troisième raison du coup de frein au commerce tient aux «supply chains», les chaînes transfrontalières de production. L'exemple emblématique à cet égard est celui d'Apple - même si le FMI ne le cite pas dans son étude - dont la production est éclatée entre des dizaines de pays. Or ce phénomène qui s'est développé à très grande vitesse, notamment après l'adhésion de la Chine à l'OMC en 2001, a aujourd'hui atteint son rythme de croisière. La tendance générale, notamment dans les pays émergents, serait au contraire d'élargir le plus possible sa filière de production nationale. De même la chute des coûts internationaux dans les télécommunications notamment qui avait tant contribué aux échanges, aurait recontre elle-aussi ses limites.

Curieusement les économistes du FMI n'évoquent pratiquement pas l'économie numérique qui tend à dématérialiser de plus en plus les services et même les produits. Or les statisticiens et les comptables en mesurent à ce jour encore très mal les conséquences réelles dans les échanges commerciaux.

«Les raisons de la faiblesse du commerce international ne sont pas encore clairement comprises», avouent avec une humilité qui est en leur honneur les experts internationaux. Ils n'en regrettent pas moins cette tendance à moins commercer entre pays. Car le FMI et l'OMC demeurent des défenseurs farouches du libre-échange, vecteur de progrès collectif inestimable selon eux. «Par exemple, les entreprises peuvent accéder à des composants (inputs) de meilleure qualité grâce au commerce, tout comme elles peuvent mieux apprendre les nouvelles technologies et les processus de fabrication les plus performants auprès des marchés étrangers».

Tout en admettant qu'il «y a des gagnants et des perdants à la mondialisation» et qu'il convient d'instaurer «des filets de protection sociale suffisamment larges» , le FMI se considère comme l'un de ses plus ardents partisans. Reste que si l'on s'en tient à une définition chiffrée et précise de la mondialisation des échanges, celle-ci semble aujourd'hui traverser un trou d'air.

(source : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/09/27/20002-20160927ARTFIG00208-la-mondialisation-des-echanges-commerciaux-est-a-bout-de-souffle-selon-le-fmi-et-l-omc.php?xtor=AL-155-%5Btwitter%5D&__scoop_post=4069781195&__scoop_topic=1096866#__scoop_post=4069781195&__scoop_topic=1096866)

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #mondialisation

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