Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France depuis l'affaire Dreyfus (1ère partie)

Publié le 20 Janvier 2015

THEME 2 : IDEOLOGIES, OPINIONS ET CROYANCES EN EUROPE ET AUX ETATS-UNIS DE LA FIN DU XIXe SIECLE A NOS JOURS.

 

Chapitre 2 : Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France depuis l'affaire Dreyfus (1ère partie).

 

La une du journal l'Aurore du 13 janvier 1898

 

Depuis la fin du XIXème, les médias de masse (c'est à dire l'ensemble des moyens de diffusion capables d'atteindre et d'influencer un large public) jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des sociétés démocratiques. En effet, la presse, à partir des années 1880, la radio dès les années 1920, la télévision depuis les années 1950 et aujourd'hui Internet informent la population des événements politiques, économiques et autres, mais contribuent aussi à former l'opinion publique (c'est à dire l'ensemble des convictions, des jugements, des préjugés et des croyances plus ou moins partagés par une population). Ces grands médias sont ainsi tout autant le reflet de cette opinion qu'une influence majeure qui la modèle, l'unit ou la divise.

Depuis l'avènement des régimes démocratiques à la fin du XIXe siècle et notamment depuis l'instauration du suffrage universel (en 1848 pour les hommes et 1944 pour les femmes), l'opinion publique composée des "citoyens-électeurs" occupe une place centrale dans la vie politique par son pouvoir électoral et par son implication croissante dans les grands débats de société. Dans ce contexte, il s'agit de comprendre les relations entretenues entre les médias, la population et le pouvoir politique. L'étude des grandes crises politiques (périodes de tensions politiques et de mobilisation publique au cours desquelles le système de gouvernement est remis en cause) est révélatrice de ces rapports complexes dans la mesure où ces crises mettent en lumière les enjeux liés à la construction et à la maîtrise de l'information.

=> Il convient ainsi de se demander dans quelle mesure les médias de masse contribuent à l’expression, à la formation et à la participation de l’opinion publique à la vie politique dans une démocratie ?

On distinguera ici 3 périodes d'étude :

  • 1875 - 1944 : période où la mise en place de la IIIème République s'accompagne de la constitution d’une opinion publique. Cette période est émaillée de nombreuses crises politiques, de l'affaire Dreyfus (1894 à 1906) à l'affaire Stavisky (janvier 1934) en passant par les deux conflits mondiaux.

  • 1944 - 1981 : période durant laquelle, après la libération, les médias sont restructurés ; la presse entame son déclin et la télévision devient le principal média de masse. Pendant cette période, le pouvoir exerce un large contrôle sur l'audiovisuel.

  • 1981 - à nos jours : période marquée par de nombreux bouleversements dans le monde des médias: la presse poursuit son déclin, la radio et la télévision sont "libérées" et de plus en plus privatisées, Internet et le téléphone portable apparaissent dans les années 1990. Ces-derniers changent les pratiques des usagers, des journalistes et des personnels politiques. La notion même d’opinion publique est redéfinie.

 

I – 1875-1944 : L'ÂGE D'OR DE LA PRESSE ET LA MOBILISATION CROISSANTE DE L'OPINION DANS LA VIE POLITIQUE.

 

1. L'affirmation des médias de masse entre la fin du XIXème siècle et 1944.

 

a. L'âge d'or de la presse

 

A partir de la fin du XIXe siècle, la presse connaît un essor exceptionnel et devient un véritable média de masse. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution:

 

La démocratisation de la société française :

  • La mise en place de la IIIème République a permis l'affirmation de la liberté de la presse. La loi du 29 juillet 1881 met un terme à la censure en affirmant la liberté des imprimeries et des librairies. La libéralisation des médias est une des valeurs essentielles du régime (dont ont même profité les opposants à ce régime, comme le prouvent les journaux antidreyfusards).

  • L'alphabétisation de la population, en particulier avec la scolarisation croissante des jeunes rendue possible par les lois Ferry/Bert de 1881 et 1882. Grâce à ces réformes, les individus devaient pouvoir exercer pleinement leurs devoirs de citoyen en étant capable de s'informer, de se forger une opinion personnelle et de voter en toute conscience. Si l'alphabétisation progresse, elle reste toutefois limitée jusqu'à la 2ème Guerre mondiale, d'où l'importance des dessins dans la presse pour faire passer des idées et des opinions (les caricatures sont très souvent utilisées en une des journaux)

 

Une classe de garçon (école d'Hellemmes, Nord, vers la fin du XIXe siècle)

 

La plus grande diffusion des journaux grâce :

  • Aux progrès techniques nés des Révolutions Industrielles qui permettent d'accélérer et d'augmenter les tirages de presse comme d'en baisser les prix. On peut ainsi évoquer l'apparition de la rotative (presse typographique servant à imprimer en continu au moyen de cylindres et en utilisant du papier en rouleau) dans la 2ème moitié du XIXème siècle ou encore le linotype inventé vers 1885 qui permet de taper un texte à imprimer directement sur un clavier sans avoir recours aux caractères mobiles. En outre, le développement des chemins de fer permet une diffusion plus rapide et plus étendue des journaux.

 

Imprimerie Nationale, salle des rotatives (vers 1910)

 

  • A l'augmentation du niveau de vie et à l'évolution des modes de vie qui facilitent l'accès aux médias. L'urbanisation croissante (même si celle-ci est moins rapide en France que chez ses voisins britannique ou allemand) permet aux habitants d'acheter plus aisément les journaux grâce aux vendeurs de rue (les "crieurs") et aux premiers kiosques implantés dans les rues et dans les gares.

 

Petits vendeurs de rue (fin XIXeme)

 

Ainsi, la presse française connaît son "âge d'or" à la Belle Époque (entre 1900 et 1914) : les français sont les plus grands lecteurs de journaux au monde et 6000 journalistes travaillent pour 300 quotidiens dont les tirages dépassent les 10 millions d'exemplaires par jour (x3 entre 1880 et 1914).

 

b. Presse d'opinion et presse généraliste

 

Si les journaux les plus populaires affichent une certaine neutralité et répondent au goût du public pour les faits divers (comme en témoignent par exemple les unes du « Petit Journal », quotidien le plus vendu au tournant du siècle), d'autres à l'inverse reflètent la diversité des partis-pris politiques de la population française. Parmi ces "journaux d'opinion", on peut citer  « l'Humanité », fondé en 1904 par Jean Jaurès et organe central des communistes à partir de 1920 ou encore l'Action Française, journal d'extrême droite créé par le théoricien du nationalisme intégral Charles Mauras en 1905.

 

Une du Petit Journal sur les "apaches", 1907

 

Les articles des journalistes engagés, des hommes politiques (Jaurès, Clémenceau), des intellectuels (Zola) ou des grands reporters dans les années 1930 (cf les articles d'Albert Londres sur le drame de la construction du chemin de fer Congo-océan) contribuent à forger les opinions et à nourrir les débats de société. La presse reflète ainsi la diversité des sensibilités politiques et devient un instrument de mobilisation. C'est particulièrement le cas durant l'affaire Dreyfus (1894-1906) où dreyfusards et antidreyfusards disposent grâce aux journaux de tribunes pour exprimer leurs opinions et convaincre les français d'y adhérer.

 

"La libre parole", journal anti-dreyfusard (1896)

 

c. Une presse critiquée.

 

Tout d'abord, on accuse fréquemment les journaux et ceux qui les rédigent de corruption. Ce sont en effet les milieux d'affaires qui financent la presse (directement ou grâce à la publicité), ce qui remet parfois en cause sa liberté et son indépendance. Ce fut par exemple le cas lors du scandale de Panama en 1890 où des journalistes (du journal « le Temps » notamment) ont été « achetés » pour faire la promotion de l'investissement dans la « Compagnie du Canal de Panama » dirigée par Ferdinand de Lesseps qui avait besoin de capitaux pour financer son projet. La presse est ainsi souvent discréditée.

Par ailleurs, la presse est parfois critiquée pour la violence de ses attaques, fréquemment fondées sur la calomnie, le mensonge et la diffamation. L'affaire Dreyfus mis par exemple en évidence la virulence de l'antisémitisme en France. De même, en 1936, Roger Salengro, homme politique socialiste alors ministre de l'intérieur du Front Populaire est l'objet d'une campagne infamante de la part de la presse d'extrême-droite en raison de son action contre les ligues. Elle l'accuse d'avoir déserté en 1915 (il avait en réalité été fait prisonnier), d'être ivrogne et homosexuel. Le journal de droite « Gringoire » le ridiculise en le surnommant « proprengro ». Il se suicide en novembre 1936.

 

La une du Populaire, novembre 1936

 

d. L'apparition de nouveaux médias.

 

L'influence croissante des médias sur l'opinion publique est aussi liée à l'invention de nouveaux moyens de communication comme la TSF ("Transmission Sans Fil", ancêtre de la radio) développée par l'Italien Marconi et dont les premières applications apparaissent vers 1920 (Radio Tour Eiffel est créée en 1921, la BBC en 1922) ou encore le cinéma où sont diffusés les journaux parlés et en images (il existe plus de 5000 salles en France en 1939). Ici encore, le progrès technique et l'essor industriel jouent un rôle majeur dans la démocratisation de l'accès à l'information et donc dans la participation croissante des citoyens aux débats publics.

 

Marconi et sa TSF en 1896.

 

2. Les tentatives de contrôle de l'information par le pouvoir: les médias de masse, outils de gouvernement ou 4ème pouvoir?.

 

a. Le contrôle des médias contre les opposants politiques

 

Les médias jouant un rôle de plus en plus important dans la vie démocratique, le pouvoir politique a souvent cherché à les contrôler. Pour cela, la censure a par exemple été rétablie, plus ou moins provisoirement, afin d'éviter les critiques ou afin de lutter contre des opposants, comme avec les lois dites « scélérates » des années 1893-94. Votées à l'assemblé nationale à la suite d'une série d'attentats perpétrés par des anarchistes, dont le plus retentissant fut l'assassinat du président de la République Sadi Carnot en juin 1893, elles interdisent toute forme de propagande aux groupes anarchistes et leur interdisent toute publication. C'est ainsi qu'à cette époque, de nombreux journaux comme « Le Père Peinard » (fondé en 1889 par Émile Pouget) furent interdits.

 

Code de la législation contre les anarchistes par le procureur Loubat (1895)

 

A partir de 1923, l’État met en place un monopole sur les radios afin de contrôler ce média de masse en plein développement (56% des français sont équipés en 1939) permettant une diffusion extrêmement rapide des informations. Grâce à cette nationalisation des ondes, le gouvernement put discréditer les manifestants antiparlementaires des ligues durant l'affaire Stavisky en janvier 1934, en les faisant passer pour des voyous sur les radios d'Etat. Seuls quelques autorisations d'émettre sont accordées à des stations privées qui restent malgré tout sous surveillance.

 

b. Les médias, le 4ème pouvoir

 

Les médias peuvent à l'inverse constituer un contre-pouvoir en critiquant les actions menées par les gouvernements ou en faisant un travail d'investigation afin de dévoiler des affaires/scandales discréditant et déstabilisant les responsables politiques. Ce fut largement le rôle et l'ambition de la presse de droite antiparlementaire sous la Troisième République durant laquelle de nombreux scandales politico-financiers éclatèrent, comme celui des décorations en 1887 (trafic de décorations qui éclaboussa le président de la République Jules Grévy) ou celui de Panama en 1892, révélé par le journaliste antisémite Edouard Drumont dans le journal "la Libre Parole" et qui amena à la démission du ministre de l'intérieur de l'époque.

 

Une du journal "la jeune Garde" dénonçant la corruption des responsables politiques lors du scandale des décorations.

 

La presse servit également de tribune lors de l'affaire Stavisky (janvier 1934) qui provoqua une crise politique dont profitèrent les ligues d’extrême droite pour tenter de déstabiliser le gouvernement. Elles organisèrent en effet une manifestation antiparlementaire le 6 février 1934 devant la Chambre des députés, manifestation qui tourna à l'émeute (15 morts) et entraina la démission du gouvernement de Daladier.

 

Une du journal d'extrême droite "l'Action Française" du 9 janvier 1934

 

Une du journal socialiste "Le Populaire" du 7 février 1934, au lendemain de la manifestation contre le gouvernement organisée par les ligues d'extrême droite.

 

3. La lutte pour le contrôle de l'information en temps de guerre.

 

a. L'indispensable maîtrise de l'information dans le cadre de la propagande de guerre.

 

Dans le cadre des guerres totales du XXe siècle, le contrôle de l'information est un aspect essentiel de la mobilisation des populations dans l'effort de guerre. Ainsi, pendant le premier conflit mondial, le gouvernement rétablit entièrement la censure afin de préserver l'union sacrée et de maintenir le morale des soldats comme des civils ( loi du 5 août 1914, votée pour la durée de la guerre qui interdit de publier toutes informations et renseignements autres que ceux communiqués par le gouvernement sur les points essentiels de la défense nationale). La presse participe donc ainsi à la propagande et au bourrage de crâne, au dépend de son indépendance et de la "vérité". Les informations diffusées sont ainsi souvent totalement mensongères ("la guerre est presque gagnée"...) ou supprimées (cf les « blancs » sur les pages des journaux).

 

Extrait du journal  "l'intransigeant" au début du conflit

 

La presse et le "bourrage de crâne" pendant la 1ère Guerre mondiale (une du journal "le Matin", 1916)

 

Pendant la 2ème Guerre mondiale, les médias (et particulièrement la radio) deviennent des armes au service des belligérants. D'une part les autorités d'occupation contrôlent entièrement les médias qui servent dés lors d'outil de gouvernement en véhiculant l'idéologie officielle (comme dans les régimes totalitaires). Les médias indépendants sont interdits. Seule la presse collaborationniste était autorisée ("le Matin", "le Petit Parisien", "je suis partout"...) et les radios françaises diffusaient la propagande de Vichy et des forces d'occupation (« Radio Paris », contrôlée par la Propaganda Abteilung, l'organe officiel de la propagande nazie, ou encore « Radio Vichy », contrôlée par Vichy et qui émet du 5 juillet 1940 au 26 août 1944).

 

Presse collaborationniste (1944)

 

b. Un contrôle de l'information contesté.

 

Toutefois, ce contrôle de l'information en temps de guerre est contesté. Pendant la 1ère Guerre mondiale par exemple, de nouveaux titres apparaissent et défient la censure gouvernementale. C'est le cas du « Canard Enchaîné », créé en 1915, qui dénonce les mensonges du gouvernement et de l'état-major sur un mode satirique et humoristique (il titre par exemple "ouf" au lendemain de l'armistice de 1918). Le nom du journal fait allusion au quotidien « l'Homme libre » (édité par Georges Clemenceau) qui critiquait ouvertement le gouvernement de l’époque et dut alors en subir la censure ; il fut rebaptisé « l’Homme enchaîné », titre qui inspira Maurice et Jeanne Maréchal pour leur « canard » (argot de journal).

 

Le Canard Enchainé censuré (1916)

 

Le canard Enchainé (novembre 1916)

 

En outre, plus de 400 "journaux des tranchés" ont vu le jour pendant la Grande Guerre, réalisés artisanalement par les soldats et destinés à divertir les camarades de tranchés. On peut par exemple citer "le Bochofage", "le Cri de Poilus", "le Vide-Boches, "le Crapouillot", "le Canard Poilu", "la Mitraille"....

 

Le Lapin à Plume, journal de tranchée.

 

Le 1er conlit mondial a largement contribué à modifier les rapports entre le pouvoir politique et les médias. Dès 1918, les journalistes s'organisent en créant un syndicat ainsi qu'une "charte des devoirs professionnels", code de déontologie regroupant l'ensemble des règles et des conduites éthiques qui guident l'activité.

Pendant la 2nde Guerre mondiale, les médias sont aussi mobilisés dans la lutte contre l'occupant et contre le régime de Vichy. Ainsi, face à la presse collaborationniste, on voit se développer une presse clandestine au service de la résistance.

 

Journaux de la résistance

 

De plus, la BBC devient la voix de la France Libre via Radio Londres (ensembles des émissions radiophoniques françaises émises sur la BBC pendant la guerre ) et mène une véritable "guerre des ondes" contre les radios officielles. Dés le 18 juin 1940, le général de Gaulle lance depuis Londres son fameux appel à la résistance. A partir du 14 juillet 1940, l'émission quotidienne « les français parlent aux français » est écoutée secrètement par des milliers de français et de résistants; ils reçoivent des messages personnels (qui permirent aux soldats séparés de leur famille et de leurs proches d'échanger des nouvelles) mais surtout des messages codés indiquant aux résistants les actions à mener. Pour le débarquement de 1944 par exemple, plusieurs centaines de messages ont été envoyées par la BBC : celui du 1er juin (« Les sanglots longs des violons d’automne… ») invitait les saboteurs ferroviaires à se tenir prêts et celui du 5 juin (« Bercent mon cœur d'une langueur monotone. ») donnait l’ordre aux saboteurs d’agir la nuit même

L'appel du général de Gaulle le 18 juin 1940 (https://www.youtube.com/watch?v=yBfxNzlLeJ4)

 

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #cours histoire

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