Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France depuis l'affaire Dreyfus (2ème partie)

Publié le 20 Janvier 2015

THEME 2 : IDEOLOGIES, OPINIONS ET CROYANCES EN EUROPE ET AUX ETATS-UNIS DE LA FIN DU XIXe SIECLE A NOS JOURS.

 

Chapitre 2 : Médias et opinion publique dans les grandes crises politiques en France depuis l'affaire Dreyfus (2ème partie).

 

II – 1944 – 1981 : LE POUVOIR FACE À LA MONTÉE DE L'AUDIOVISUEL

 

1. La presse écrite: renaissance, modernisation et déclin

 

a. La renaissance des médias à la Libération

 

A la libération, la presse française est très largement restructurée. Les journaux collaborationnistes sont supprimés, près de 700 journalistes sont suspendus et 99 sont même fusillés. A l'inverse, certains titres interdits ou fermés pendant la guerre réapparaissent, à l'instar du Figaro dont l'écrivain François Mauriac est l'éditorialiste entre 1946 et 1953. De plus, des titres nés pendant l'occupation (il en existait un petit millier) se maintiennent après guerre. C'est par exemple le cas du journal « Combat » d'Albert Camus, quotidien clandestin et organe de presse du mouvement de résistant du même nom. C'est aussi le cas de « France Soir » créé en novembre 1944 par Robert Salmon et Philippe Viannay qui succède au journal clandestin « Défense de la France » créé en 1941 par les mêmes personnes (il s'agissait du plus fort tirage de la presse clandestine avec 450 000 exemplaires par jour dès janvier 1944). En outre, de nouveaux titres voient le jour, notamment le quotidien d'information « le Monde » créé en décembre 1944 par l'ancien résistant Hubert Beuve-Méry (le premier numéro ne comportait qu'une seule page). Le général de Gaulle, qui souhaitait doter la France d'un grand journal tourné vers l'étranger est un élément moteur de sa création.

 

Le 1er numéro du Monde, 18 décembre 1944

 

En septembre 1944, c'est également la naissance de l'Agence France Presse (AFP). En 1835, Charles Havas crée l'agence Havas sous le nom « d'Agence des feuilles politiques ». Première agence de presse internationale, elle utilise un réseau de correspondants et de traducteurs, ainsi que des trains et des pigeons voyageurs qui font converger vers Paris les nouvelles de France et d'autres pays d'Europe. En 1940, deux lois instaurent la séparation entre la branche « annonces » (qui conserve le nom d'Havas) et la branche « informations » qui devient la propriété de l’État et prend le nom d'Office Français d'Information (OFI). Le 20 août 1944, les locaux de l'OFI sont le premier bâtiment libéré par les résistants. Un groupe de journalistes clandestins diffusent alors la première dépêche, cinq jours avant l'entrée dans Paris de la colonne blindée du général Leclerc (« Grâce à l’action des Forces Françaises de l’Intérieur, les premiers journaux libres vont paraître »). l'AFP est officiellement créée par une ordonnance du 30 septembre 1944. Elle est aujourd'hui, avec "Associed Press" et "Reuters", une des plus grandes agences de presse au monde.

 

b. La modernisation de la presse dans les 30 Glorieuses

 

Par ailleurs, à partir de la fin des années 1940, le paysage médiatique s'enrichit d'une nouvelle forme de presse inspirée des news magazines américains ("l'american way of life" commence à se diffuser avec la Guerre Froide et le début des 30 Glorieuses). Ces hebdomadaires politico-culturels donnent une place importante à l'image (photographies couleurs) et cultivent un journalisme engagé et indépendant en faisant preuve d'une grande liberté de ton. On peut par exemple citer « Paris-Match » (1949) dont la devise est "le poids des mots, le choc des photos", « l'Express » de Jean-Jacques Servan-Schreiber (1953) ou encore « France Observateur » (1954) qui devient le « Nouvel Observateur » en 1964. Cette presse pèse largement sur l'opinion publique.

 

La 1ere couverture de Paris-Match, mars 1949

 

Ces nouveaux magazines, comme la presse écrite traditionnelle, jouent toujours leur rôle de 4ème pouvoir. Dés 1955, un article de François Mauriac dans « L'express » dénonce par exemple la torture en Algérie (ses prises de position lui valent d'ailleurs saisies et censure pendant la IVème République); en 1965, ce même magazine révèle la complicité de la police française dans l'enlèvement de Mehdi Ben Barka (opposant socialiste au roi du Maroc Hassan II). En 1979, le « Canard Enchaîné » dévoile quant à lui « l'affaire des diamants » impliquant le président de la République Valéry Giscard d'Estaing (qui aurait reçu des diamants d'une valeur d'environ 1 million de francs du dictateur centrafricain Bokassa 1er, chez qui il allait régulièrement chasser) ; cette affaire jouera un rôle non négligeable dans la défaite de VGE aux présidentielles de 1981.

 

c. La presse écrite entame son déclin.

 

La presse d'opinion existe évidemment toujours. pendant la GUerre Froide, elle set de tribune aux différents courants politiques : « l'Humanité » communiste, « Libération », maoïste puis socialiste à partir de 1973, « le Figaro » à droite... Le pluralisme de la presse est maintenu et participe toujours de la formation de l'opinion publique. Toutefois, la presse quotidienne française connaît des difficultés et commence à entamer son déclin. On passe ainsi de 6 millions d'exemplaires vendus quotidiennement en 1946 à 3,5 millions en 1952. Si l'augmentation du prix du papier dans l'après-guerre explique ce phénomène, il est surtout lié à la concurrence croissante de la radio et de la télévision.

 

2. L'irrésistible ascension de la radio et de la télévision.

 

Pendant les 30 Glorieuses, la France s'enrichit et se modernise. Les ménages s'équipent en automobile, en électroménager et en appareils audiovisuels. La radio et surtout la télévision se démocratisent et deviennent progressivement les médias de masse les plus écoutés/regardés et les plus influents. S'ils participent de la mise en place d'une "société des loisirs", ils jouent également un rôle dans la formation de l'opinion lors des crises et/ou des grands débats qui animent la société durant cette période.

 

a. La radio poursuit son essor.

 

Après guerre, la radios continue son essor. Progressivement, tous les foyers sont équipés et plus de 10 millions postes-récepteurs sont en circulation en 1958. La radio est au cœur de l'information et de la vie politique, comme en témoigne les « causeries au coin du feu » du président du conseil Pierre Mendès France qui rassemblent chaque semaine des milliers d'auditeurs. En outre, l'apparition du transistor en 1956 (inventé par des ingénieurs de la compagnie téléphonique américaine Bell), fait baisser les prix et change la manière d'écouter la radio (moins familiale et plus individuelle, les appareils étant plus petits et plus maniables). la radio est un outil de loisir (musique, divertissements...) mais aussi un instrument de communication politique. C'est par exemple grâce à ces transistors que les soldats français stationnés en Algérie (« Cinq cent mille gaillards munis de transistors » pour reprendre les terme de Gaulle) peuvent écouter l'appel à l'obéissance lancé par le général de Gaulle le 23 avril 1961 contre la tentative de coup d'Etat du "putsch des généraux" [Rappel: en réaction à la conférence de presse du 11 avril 1961, où de Gaulle justifie sur un ton désinvolte la décolonisation de l'Algérie, les généraux Challe, Salan, Zeller et Jouhaud avec l'appui du 1er régiment de parachutistes commettent un coup de force à Alger le 22 avril 1961]. Discours capital, l'allocution du président en uniforme fait tourner court la rébellion. (http://www.ina.fr/video/CAF94060216)

 

Soldats français et leurs transistors (1961)

 

b. L'entrée dans l'ère de l'image.

 

Par ailleurs, à partir des années 1960, la télévision s'impose comme le principal média de masse en France. Alors qu'il n'existe que 125 000 postes en 1954, on en compte plus de 10 millions au début des années 1970. Vers 1975, 85% des foyers sont équipés et un français passe en moyenne 16 heures par semaine devant son téléviseur (la couleur arrive en 1967). Le téléviseur, objet culte trônant souvent au centre du salon et de la vie familiale, devient un acteur essentiel de la vie culturelle, sociale et politique du pays. Certaines émissions participent ainsi largement à la formation de l'opinion publique et au débat de société. Le journal télévisé, inauguré en 1949, devient par exemple dans les années 1960 la première source d'information pour la population. Des programmes comme « Cinq Colonnes à la Une » (1958-1969), qui inaugure le grand reportage télévisé, l'émission politique « Face à Face » (1966) ou encore les « dossiers de l'écran » (de 1967 à 1991) qui propose un film suivit d'un débat jouent un rôle croissant dans la démocratie. (Mitterand dans l'émission "face à face", http://www.ina.fr/video/CAF89047880)

 

L'arrivée du téléviseur dans le quotidien et dans la vie familiale

 

c. Un audiovisuel d'Etat de plus en plus remis en question.

 

En raison de leur large audience et de la vitesse à laquelle ils diffusent les informations, ces médias sont étroitement contrôlés par le pouvoir politique. Radio et télévision sont ainsi nationalisées en 1945 et constituent un monopole d’État (officiellement afin d'en garantir l'impartialité!). L'ORTF est sous la tutelle du ministère de l'information (dirigé par Alain Peyrefitte de 1962 à 1966) qui donne ses consignes (il conseille ainsi aux journalistes d'agir en « français » et non d'être nécessairement objectif pour couvrir les combats entre français et tunisiens à Bizerte en 1961) et interviennent dans les lignes éditoriales.

 

Caricature sur les conférences de presse du général de Gaulle

 

En outre, ces médias sont utilisés comme des outils politiques par les gouvernements qui en font de véritables « portes voix ». De Gaulle intervient par exemple 59 fois à la télévision entre 1958 et 1969, pour ses conférences de presse tout d'abord, durant lesquelles les questions étaient connues à l'avance (cf lorsqu'un journaliste oublia de lui poser sa question, de Gaulle enchaîna : « comme vous ne me posez pas la question de l'Europe, je vais en parler... ») mais aussi dans les périodes de crise, comme au moment du putsch des généraux en 1961 ou lors de mai 1968 pour tenter de ramener le calme (le 24 mai) puis pour réaffirmer son autorité (le 30 mai). (allocution télévisée du 24 mai: http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00142/allocution-du-24-mai-1968.html ; intervention radiodiffusé du 30 mai: http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00366/allocution-radiodiffusee-du-30-mai-1968.html)

 

Affiche de mai 1968 dénonçant le contrôle de l'audiovisuel par le pouvoir politique

 

D'une manière générale, le retour du général de Gaulle au pouvoir et la mise en place de la Vème République en 1958 correspondent à un renforcement de l'emprise du pouvoir politique sur les médias, comme en témoigne le rétablissement de la censure pendant la guerre d'Algérie (« l'Humanité » et « le Monde » sont même saisis) et pendant mai 1968. Toutefois, les journalistes tolèrent parfois mal (du moins certains) cette main-mise du pouvoir sur l'information et L'ORTF se met ainsi en grève en mai 1968 pour dénoncer la censure.

 

d. La libéralisation progressive des médias.

 

La crise de mai 1968 révèle le peu de liberté qui existe à l'époque dans l'audiovisuel français. Elle témoigne aussi de l'aspiration de l'opinion publique (comme des journalistes) à bénéficier d'un télévision et d'une radio plus indépendante. Dans le domaine politique, il faut attendre l'élection présidentielle de 1965 (la 1ère  au suffrage universel direct) pour voir l'opposition s'exprimer à la télévision (cf intervention de Lecanuet http://www.ina.fr/video/CAF93000325 et Mitterrand http://www.ina.fr/video/CAF89015902). 

 

Promotion pour la campagne électorale de J. Lecanuet

 

Cette ouverture se poursuit lentement avec l'apparition du "débat de l'entre deux tours" en 1974 (inspiré des pratiques américaines) qui oppose Valéry Giscard d'Estaing à François Mitterrand. La télévision devient un espace de débat et surtout de campagne électorale que les candidats doivent apprendre à maitriser. La manière de faire de la politique s'en trouve bouleversée, l'impact de la télévision étant tel que les hommes politiques se muent en véritables communicants et travaillent davantage leur image. Les "petites phrases" (comme en 1974 le "M. Mitterrand, vous n'avez pas le monopole du cœur" de VGE) occupent de plus en plus le devant de la scène médiatique et viennent peser dans les résultats électoraux. (http://www.ina.fr/media/petites-phrases/video/CAF97104963/debat-valery-giscard-d-estaing-francois-mitterrand.fr.html) (http://www.youtube.com/watch?v=lKrj2faRyXM)

 

Valery Giscard d'Estaing et François Mitterrand lors du 1er débat de l'entre-deux-tours en 1974

 

Sur les ondes, seules les radios périphériques constituent un espace de liberté réel pour les journalistes et pour les opposants politiques. Il s'agit de radios émettant en France mais dont l'antenne est située à l'étranger et qui ne sont donc pas soumises au monopole de l’État. Les deux principales sont RTL et Europe1 (qui émet à partir de 1955 depuis l'Allemagne). L’État devient même actionnaire à 36% de RTL en 1959 pour essayer de s'en assurer le contrôle. En 1968, plus d'un jeune sur deux de 15 à 20 ans possède un transistor et écoute les programmes de ces stations. Ils écoutent de la musique (rock et yéyé) mais aussi des émissions de débats et les informations. Pendant la crise de mai, ces radios sont les seules à donner la paroles aux manifestants et à témoigner de ce qu'il se passe dans la rue (http://www.ina.fr/video/CAC98020524). . La grande liberté de ton de ces stations annonce la libéralisation des années 1980.

 

 

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #cours histoire

Repost 0
Commenter cet article