Polémique sur la responsabilité de la France dans la rafle du Vel' d'Hiv' (lemonde.fr)

Publié le 10 Avril 2017

Depuis plusieurs décennies déjà, la participation du régime de Vichy au processus de déportation des juifs pendant la 2nde Guerre mondiale a été mise en évidence par les historiens, à commencer par Robert O. Paxton dans son ouvrage "la France de Vichy" paru en 1973. En 1995, lors d'un discours prononcé à l'occasion de la commémoration de la rafle du Vel' d'Hiv', le président Jacques Chirac reconnaissait officiellement la responsabilité de la France dans le génocide ("Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français"). La réalité de la collaboration française, dont celle de l'Etat, est ainsi aujourd'hui largement enseignée dans le cycle secondaire et ne semble plus faire partie des "tabous" de l'histoire nationale.

Pourtant, lors de la campagne pour les élections présidentielles, la candidate du Front National Marine le Pen a ravivé ce vieux débat en affirmant sur les ondes de RTL que «La France n’est pas responsable du Vél’ d’Hiv'». Il est fréquent que les responsables politiques fassent référence à des faits, des périodes ou des personnages historiques spécifiques : ils choisissent leurs "grands hommes" et s'inscrivent dans leur sillage, prennent position sur la nature du "roman national" et précisent leurs valeurs comme leurs vision de l'avenir...  Le choix du récit et de la "posture" historique (devoir de mémoire, refus de la repentance et de la culpabilisation...) devient dés lors un choix politique et stratégique. Petit éclairage avec deux articles tirés du journal "le Monde", dont l'analyse des propos de la candidate du parti d'extrême droite par l'historienne et spécialiste du sujet Annette Wieviorka.

 

8.160 Juifs étrangers raflés les 16 et 17 juillet 1942 furent enfermés par les autorités françaises dans le Vélodrome d'Hiver avant d'être déportés.

 

 

Marine Le Pen choque en déclarant que « la France n’est pas responsable » de la rafle du Vél’ d’Hiv

 

"La candidate du FN, opposée à la « repentance », a tenu ces propos vingt-deux ans après un discours historique de Jacques Chirac reconnaissant la responsabilité de la France.

A quinze jours du premier tour, Marine Le Pen a rouvert une ancienne polémique que la France pensait close, à propos de la rafle du Vél’ d’Hiv, qui a vu, le 16 juillet 1942, 4 500 policiers et gendarmes français arrêter plus de 13 000 de leurs compatriotes, hommes, femmes et enfants juifs, pour le compte de l’occupant nazi. La plupart furent déportés dans des camps, en France puis en Allemagne, et ne revinrent jamais.

« La France n’est pas responsable du Vél’ d’Hiv, a assuré la candidate du Front national (FN) à l’élection présidentielle, dimanche 9 avril, dans le cadre de l’émission « Le Grand Jury RTL-LCI-Le Figaro ». S’il y a des responsables, c’est ceux qui étaient au pouvoir à l’époque, ce n’est pas la France. La France a été malmenée dans les esprits depuis des années. On a appris à nos enfants qu’ils avaient toutes les raisons de la critiquer, de n’en voir les aspects historiques que les plus sombres. Je veux qu’ils soient à nouveau fiers d’être Français. »

Des propos qui ont scandalisé certains adversaires de la présidente du parti d’extrême droite. « En niant la responsabilité de l’Etat français sur le Vél’ d’Hiv, Marine Le Pen rejoint son père sur le banc de l’indignité et du négationnisme », a écrit sur Twitter le président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Christian Estrosi (Les Républicains). « D’aucuns avaient oublié que Marine Le Pen est la fille de Jean-Marie Le Pen, a réagi de son côté Emmanuel Macron sur BFM-TV. C’est une faute grave ce qu’elle a fait. » Et le candidat d’En marche ! de saluer, au contraire, Jacques Chirac, qui « avait justement pris ses responsabilités et eu un geste courageux ».

Le 16 juillet 1995, le président de la République de l’époque reconnaissait pour la première fois le rôle de la France et de l’Etat français dans la déportation. « Ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français, déclarait alors le chef de l’Etat à propos de la rafle. La France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. » Jean-Marie Le Pen, à l’époque président du Front national, avait réagi à ces propos en déclarant que M. Chirac payait une « dette électorale » aux juifs, au lendemain de son élection comme président de la République.

 

Une posture « gaulliste ».

Dans un communiqué, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) a dénoncé, comme Christian Estrosi, le « révisionnisme » de Marine Le Pen. « La rafle du Vél’ d’Hiv est un événement marquant de l’antisémitisme d’Etat du régime de Vichy. En réécrivant l’histoire, Marine Le Pen salit la mémoire des Français juifs déportés en raison de la politique antisémite et collaborationniste de “l’Etat français” », regrette l’association.

Consciente du caractère explosif du débat, Mme Le Pen n’a pas tardé à préciser sa pensée dans un communiqué, se rangeant, comme son vice-président Florian Philippot, dans une posture qu’elle veut « gaulliste ». « Comme Charles de Gaulle, François Mitterrand, ou encore de nos jours Henri Guaino, Jean-Pierre Chevènement ou Nicolas Dupont-Aignan, je considère que la France et la République étaient à Londres pendant l’Occupation, et que le régime de Vichy n’était pas la France », écrit la députée européenne pour justifier cette prise de position qui « n’exonère en rien la responsabilité effective et personnelle des Français qui ont participé à l’ignoble rafle du Vél’d’Hiv et à toutes les atrocités commises pendant cette période ». « L’instrumentalisation politique à laquelle se livrent aujourd’hui quelques personnalités politiques est indigne », ajoute la candidate frontiste.

De son côté, le député européen FN Bruno Gollnisch a réagi sur Twitter : « Le gouvernement de Vichy n’avait aucune latitude sur Paris, territoire occupé. C’est même pour cela qu’il s’était fixé à Vichy ! » Le charbon ne manque jamais pour nourrir une polémique."

 

Olivier Faye, Le Monde, le 10.04.2017

Source : http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2017/04/10/marine-le-pen-choque-en-declarant-que-la-france-n-est-pas-responsable-de-la-rafle-du-vel-d-hiv_5108622_4854003.html

 

 

Jacques Chirac lors de la cérémonie commémorative de la rafle du Vélodrome d'Hiver, le 16 juillet 1995

 

 

Annette Wieviorka : « La France, c’était à la fois de Gaulle à Londres et Pétain à Vichy »

 

"L’historienne Annette Wieviorka est spécialiste de la Shoah. Elle revient, dans un entretien au Monde, sur les déclarations de Marine Le Pen, qui a argué, dans l’émission « Le Grand Jury RTL-LCI-Le Figaro », que « La France n’est pas responsable de la rafle du Vél’ d’Hiv », qui a vu, le 16 juillet 1942, 4 500 policiers et gendarmes français arrêter plus de 13 000 hommes, femmes et enfants juifs, pour le compte de l’occupant nazi. La plupart furent déportés dans des camps, en France puis en Allemagne, et ne revinrent jamais.

 

Pour Marine Le Pen, la France n’est pas responsable de la rafle du Vél d’Hiv. Qu’en pensez-vous ?

Il faut d’abord préciser que tous les historiens sont d’accord sur ce qui s’est passé en juillet 1942. Le fact-checking concerne aussi l’histoire ! La solution finale est une histoire nazie. Son organisation a été calée lors de la conférence de Wannsee, fin janvier 1942. Et quelques mois plus tard, le 11 juin 1942, les nazis ont organisé autour d’Adolf Eichmann la déclinaison de cette politique dans trois pays d’Europe occidentale : la France, la Belgique et les Pays-Bas. Les Allemands ont ensuite négocié avec l’Etat français sur l’âge de ceux qui allaient être arrêtés et sur les modalités de ces arrestations. Or l’Etat français a accepté de mettre sa police au service des nazis. Il en a résulté les 16 et 17 juillet la plus grosse arrestation jamais réalisée en France : 13 000 personnes. Et contrairement aux principales rafles de 1941, celle-ci a également touché de nombreuses femmes, ainsi que 4 000 enfants. Ces 13 000 personnes ont donc été arrêtées par la police française, même s’il faut préciser que les nazis et l’Etat français prévoyaient d’arrêter 30 000 personnes. C’est aussi grâce à l’action de certains policiers que des victimes ont échappé aux arrestations.

 

Ce que Marine Le Pen nie, c’est que Vichy, c’était la France.

Marine Le Pen n’est pas la seule à revenir sur cet épisode. Eric Zemmour le faisait aussi dans son essai sur « le suicide français ». Il y a donc tout un courant qui exonère Pétain et le régime de Vichy de toute responsabilité. C’est assez troublant de voir ressurgir dans le débat public une question qui n’existait plus. L’histoire n’a rien à y gagner. Lors de son second septennat, François Mitterrand avait été l’objet de très vives polémiques sur son passé à Vichy. Il avait renâclé à reconnaître les responsabilités propres de la France dans la déportation des juifs qui y vivaient, mais avait néanmoins accepté une journée nationale de commémoration. Lorsqu’en juillet 1995 Jacques Chirac reconnaît la responsabilité de la France dans la déportation des juifs, il précise que les nazis ont été « secondés » par « des Français, par l’Etat français ». Il faut se souvenir que ce discours a fait l’objet d’un large consensus mais pas l’unanimité, notamment à droite. En fait, la France, c’était probablement à la fois de Gaulle à Londres et Pétain à Vichy. Mais c’est bien la police française qui a arrêté des enfants. Cela fait partie de l’histoire du pays.

 

Alors que Marine Le Pen prenait soin de se démarquer de son père, cette polémique n’est-elle pas une surprise ?

Beaucoup se sont aveuglés en disant qu’il n’y avait plus d’antisémitisme au Front national. En fait, ce parti est composite et il y a aussi une tendance antisémite en son sein. Ce n’est pas parce qu’il y a un antisémitisme musulman que l’antisémitisme a disparu dans le reste de la population. Marine Le Pen espère sans doute flatter cet électorat. Le substrat antisémite est toujours remonté à la surface en période de crise. C’est encore le cas aujourd’hui. On l’entend encore au sujet d’Emmanuel Macron en rappelant qu’il était banquier chez Rothschild. Comme je le dis souvent, on ne lui collerait pas cette étiquette de banquier s’il avait travaillé au Crédit agricole."

 

Propos recueillis par Frédérique Lemaître, Le Monde, le 10.04.2017.

Source : http://www.lemonde.fr/politique/article/2017/04/10/annette-wieviorka-la-france-c-etait-a-la-fois-de-gaulle-a-londres-et-petain-a-vichy_5108938_823448.html?xtmc=wieviorka&xtcr=2

 

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #divers histoire

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