Bombay, metropolis infernale (lefigaro.fr)

Publié le 13 Mai 2017

Pour compléter l'étude de cas sur Mumbai, nous vous proposons aujourd'hui un reportage réalisé par le journaliste Vincent Jolly 2014 pour le Figaro. L'auteur nous emmène dans le quotidien d'une des plus impressionnantes mégapoles de la planète et met ainsi en évidence les dysfonctionnements urbains liés à son exceptionnelle croissance démographique. Bonne lecture.


Texte : Vincent Jolly / Photos : Alain Buu

 

Dans les rues de Dharavi...

 

Bombay, metropolis infernale

 

"Reportage - Capitale économique de l'Inde, Bombay comptera 33 millions d'habitants en 2030. Une surpopulation qui s'accompagne d'une réalité inquiétante. Pénurie d'eau potable, pollution, maladies : derrière les industries florissantes et les étincelants studios de Bollywood se cache un immense bidonville.

Ils sont une petite vingtaine, ce matin-là, à franchir les voies ferrées de la périphérie de Bombay. En tête de file, et malgré la chaleur caniculaire assommante, une femme porte son enfant d'un bras et un impressionnant barda juché sur sa tête, de l'autre. Entre deux passages de trains, ils se pressent pour atteindre l'autre côté. Quelques instants plus tard, c'est un groupe similaire qui arrive. Puis un autre, et encore un autre… Flot incessant d'hommes, de femmes et d'enfants sans autre bagage qu'un simple sac à dos. Chaque jour, 1.500 migrants s'installent dans la mégapole. Plus du double quand la sécheresse qui sévit dans la province adjacente du Maharashtra prive les paysans de ressources. Bombay est un peu à l'Inde ce que le Far West était aux Etats-Unis: un lieu salvateur où l'on se rend dans l'espoir de devenir quelqu'un - comprendre trouver un travail et faire fortune.

Ville dynamique à l'économie florissante et possédant l'une des plus grandes industries cinématographiques du monde, Bollywood, le magnétisme de Bombay est tel que sa population s'est multipliée par sept en soixante ans. L'agglomération frôle la barre des 20 millions d'habitants et certaines prévisions anticipent déjà 33 millions d'ici à 2030.

 

Gare de Dadar à Mumbai.

 

Pour comprendre ce phénomène de surpopulation, il suffit de prendre le train. Saturée et chaotique, la circulation automobile oblige les Bombayites à emprunter un réseau ferré long de 465 km pour se rendre au travail. Au total, plus de 3 millions de passagers passent chaque jour par la gare de Dadar - équivalent indien de la gare du Nord à Paris, qui elle,voit passer plus de 48 millions d'usagers… par an. Aux heures de pointe, quelque 500 personnes s'empilent dans des wagons prévus pour 200. Règle d'or: si l'on veut descendre, mieux vaut sauter du train en marche. Une fois à l'arrêt, la cohue est infernale.

Cette augmentation fulgurante de la population, échappant à tout contrôle, participe de la création d'un urbanisme qui n'est pas sans rappeler celui représenté dans le chef-d'œuvre de Fritz Lang Metropolis . Les riches vivent perchés dans des tours tandis qu'à leurs pieds, les pauvres s'entassent dans des bidonvilles surchargés. Un milliardaire, Mukesh Ambani, président de la multinationale Reliance Industries, s'est même offert un building de 27 étages doté de trois héliports, d'une piscine, d'une salle de cinéma et de neuf ascenseurs. Une surface supérieure à 30.000 mètres carrés pour une famille de cinq personnes. En bas, pas la moindre parcelle d'espace libre. La population déborde jusque sur les trottoirs, déjà encombrés de véhicules, de colporteurs et de passants, ou même sur les abords des chemins de fer. Terrifiant symbole de cette réalité: Dharavi, l'un des plus grands bidonvilles d'Asie du Sud et du monde, apparaissant dans le film aux huit oscars de Danny Boyle, Slumdog Millionaire. Fourmilière humaine, dédale infini de ruelles insalubres, alignement anarchique de baraques en tôle, Dharavi abriterait plus de 1 million d'habitants. Dans le quartier, la densité est approximativement estimée à 100.000 habitants par kilomètre carré, soit un habitant pour 10 mètres carrés. Pour contrer cet engorgement, les autorités de Bombay tentent de reloger les habitants dans des logements sociaux comme ceux de Laloobhai, situés à Mankhurd, en périphérie de la ville. Mais cette soixantaine de barres verticales, construites il y a seulement cinq ans, sont déjà délabrées. Et pour cause, les nouveaux occupants conservent leurs vieilles habitudes et continuent de jeter leurs ordures par la fenêtre. Dans les venelles désertes qui séparent les immeubles, le sol est tapissé de déchets en tout genre. A chaque pas, nos pieds s'enfoncent dans une épaisseur d'immondices et lorsque l'on s'arrête, immobile, la terre continue de bouger: l'endroit est infesté de rats.

 

Rue jonchée de déchets et infestée de rats.

 

L'afflux de nouveaux habitants est si rapide que les autorités bombayites peinent à tenir le rythme en matière de construction de nouvelles infrastructures. Une surpopulation asphyxiante pour une ville réclamant pas moins de 3.600 millions de litres d'eau par jour - quand la municipalité ne peut en fournir que 2 900 millions. Et si d'immenses pipelines sillonnant les campagnes alimentent la cité grâce à six lacs alentour (Vihar, Tulsi, Tansa, Modak Sagar, Upper Vaitarna et Bhatsa), des études officielles estiment qu'un tiers de cette eau se perd en chemin. Comment? Des fuites dues au manque d'entretien des canalisations, sans oublier le détournement pratiqué par les habitants assoiffés des taudis. Moins de 20 % des habitations de Bombay ont accès à l'eau courante. Pour le reste, elle n'est disponible qu'à certains moments de la journée: deux heures le matin et en fin d'après-midi. Pour acheminer l'eau dans les bidonvilles, Bombay utilise des camions-citernes qui délivrent des bidons de 35 litres pour un tarif moyen de 5 roupies. Le revenu moyen pour une famille est de 3.500 roupies par mois, soit 50 euros. 20 % du revenu d'une famille moyenne passe ainsi dans leur consommation d'eau, 50 % pour les plus pauvres.

 

Distribution d'eau dans les slums de la ville.

 

Une occasion pour les mafias, omniprésentes à Bombay, de pratiquer un trafic en la revendant jusqu'à trente fois plus cher dans les endroits que les camions-citernes ne peuvent atteindre. Car aller chercher la ration d'eau quotidienne prend du temps. L'Institut Tata des sciences sociales de Bombay estime que 69 % des enfants en âge d'être scolarisés rateraient l'école pour cette raison. Et si la consommation gargantuesque de cet or bleu est un problème, celui de l'évacuation des eaux usées, canalisées pour être évacuées vers les ruisseaux et la mer, l'est aussi. Seules 10 % sont traitées. Les canaux et rivières de la ville, infestés de déchets, aggravent les inondations en période de mousson. Et ces marécages d'immondices engendrent de graves problèmes sanitaires: un certain nombre de prélèvements révèlent l'eau impropre à la consommation. Des bactéries provenant des égouts infiltrent les canalisations poreuses datant de l'ère coloniale: comme la Escherichia coli, provenant des matières fécales de l'homme et à l'origine entre autres de gastro-entérites. Pour le seul mois de juin 2013, douze cas de choléra ont été recensés à Bombay, et une hospitalisation sur quatre dans le pays est due à l'insalubrité de l'eau.

Submergé par ses détritus, Bombay génère 11.000 tonnes de déchets par jour. Une quantité colossale que les moyens de la ville ne suffisent pas à gérer: la municipalité n'est équipée que pour en transporter et en entreposer 6.000 tonnes. Les déchetteries étant saturées, les ordures sont dispersées dans les bidonvilles et récupérées par les habitants, qui les recyclent et les revendent par la suite à des grossistes.


 

Les embouteillages à Mumbai.

 

La «Maximum City», comme la surnomme l'écrivain Suketu Mehta, n'en finit pas de jongler avec ses problèmes. Si l'enjeu autour de l'eau est crucial, celui autour de l'air est tout aussi préoccupant. L'OMS classe Bombay parmi les villes les plus polluées au monde. A raison: les embouteillages interminables auxquels s'ajoutent les 40.000 industries recensées dans la ville et la poussière soulevée par les nombreux chantiers rendent l'atmosphère suffocante. Une enquête de la municipalité révélait en 2010 que les décès causés par des infections respiratoires, l'asthme bronchique et les troubles pulmonaires obstructifs chroniques avaient augmenté de 20 %. La pollution atteint son paroxysme en hiver: pour se chauffer, les habitants des taudis brûlent des déchets ménagers, dont du plastique.

Véritable enfer pour ses habitants, cette ville qui ne dort jamais n'en finit pourtant pas d'exercer sa fascination sur les Indiens. Et la lente prise de conscience de certains Bombayites risque de ne pas suffire pour changer la donne: les pouvoirs publics doivent agir de manière radicale. La Banque mondiale, l'agence onusienne regroupant notamment la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (Bird) et l'Association internationale de développement (AID), a déclaré le 17 juillet 2013 que l'impact de la dégradation de l'environnement en Inde coûtait au pays 80 milliards de dollars par an, soit 6 % de son produit intérieur brut. Et sur les 20 villes les plus polluées du monde, 13 se trouvent en Inde… Dont Bombay, cette «Maximum City» où, selon Suketu Mehta, «de la réalité la plus sordide au rêve le plus fou, il n'y a qu'un pas»."

 

Par Vincent Jolly, Le Figaro, le 17.01.2014

 

Le problème de l'eau et des déchets à Mumbai.

 

Source : http://www.lefigaro.fr/sciences/2014/01/17/01008-20140117ARTFIG00377-bombay-metropolis-infernale.php

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #Asie

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