L'Afrique, continent fantasmé (Science Humaines.com)

Publié le 14 Mai 2017

Dans un article pour la revue Sciences Humaines, la géographe Sylvie Brunel revient sur les clichés et les fantasmes dont le continent africain est fréquemment l'objet. En montrant la complexité et la diversité des espaces et des sociétés africaines, elle remet en question quelques-unes de nos représentations tout en s'interrgogeant sur les défis auxquels la région est confrontée.

Bonne lecture.

 

Le Cap, Afrique du Sud.

 

L'Afrique, continent fantasmé

 

"L’épidémie d’Ebola qui sévit en Afrique de l’Ouest depuis six mois oblige à repenser nos représentations de l’Afrique. L’image donnée par les médias, en effet, enferme à nouveau le continent dans une sorte de fatalité de la malédiction, qui tranche singulièrement avec les visions enthousiastes de ces dernières années. L’Afrique émergente vient une nouvelle fois de s’effacer, pour laisser place à ce perpétuel ostracisme, comme si, telles les sept plaies d’Égypte, tous les malheurs du monde ne pouvaient que l’affliger. Les compagnies aériennes ont suspendu leurs vols, les séjours touristiques et les manifestations sportives sont annulés, même à des milliers de kilomètres de l’épicentre de la maladie. Les entreprises des industries extractives, desquelles dépend largement le décollage économique, évacuent leurs cadres, promettant au continent l’entrée inévitable dans une phase de récession dont il mettra de nombreuses années à se relever. La crise alimentaire a déjà ­commencé à frapper les régions touchées par le blocus mis en place autour d’elles. 
L’Afrique subit ainsi une double peine : celle de la maladie, qui a déjà tué près de trois mille personnes et continue de s’étendre parce que le personnel soignant est débordé et manque de moyens, payant le premier tribut à la mortalité, et celle des mesures de… rétorsion de la communauté internationale, effrayée de cette propagation. Comme on parquait hier à l’écart du monde les lépreux, les cholériques ou les pestiférés, Ebola fait ressurgir des réflexes d’un autre âge : mettre l’Afrique en quarantaine pour se prémunir de la contagion.



 

Le découpage régionale du continent africain.

 

Une extraordinaire hétérogénéité


 

Pourtant, cette maladie, malgré ses manifestations effrayantes et l’absence de traitement, est en réalité beaucoup moins contagieuse que toutes celles qui se diffusent par aérosols, comme la tuberculose ou la grippe : pour la contracter, il faut être en contact direct avec un fluide corporel d’un malade (les 5 S : sang, sperme, salive, selles, sueur). Elle est bien moins meurtrière que le paludisme (660 000 morts par an), le sida (le double) et demande juste une réponse concertée de la communauté internationale­ pour être enrayée : plus de moyens pour les soignants, ne plus diaboliser les malades, tentés de fuir plutôt que de se retrouver parqués dans des mouroirs, bref la coopération plutôt que le cordon sanitaire. Espérer dresser des barricades étanches est, en outre, tout à fait illusoire en raison de la porosité des frontières et de la longue durée de l’incubation, pendant laquelle le malade est non seulement non contagieux, mais totalement asymptomatique.
 Pourquoi ce traitement spécifique à l’Afrique ? Dans Bowling for Columbine, le réalisateur Michael Moore se gaussait déjà de la diabolisation des abeilles « tueuses » venues d’Afrique. Le cœur des ténèbres n’est jamais très loin.

Pourtant, ce continent ne mérite pas un traitement spécifique, d’autant que son gigantisme rend difficile toute généralisation à son sujet : 54 pays, plus d’un milliard d’habitants, 30 millions de km2, l’Afrique occupe près du quart des terres émergées du globe. Les superficies réunies de la Chine, de l’Inde, de l’Europe de l’Ouest et des États-Unis ne suffiraient pas à la recouvrir entièrement !
Des déserts sahariens aux forêts congolaises, des petits États insulaires très développés comme Maurice aux pays les plus pauvres du monde comme la Centrafrique ou le Niger (en dépit de ressources minières colossales), comment mettre dans le même sac des civilisations, des paysages et des niveaux de développement si hétérogènes ? L’Afrique, ce sont les géants géographiques que sont l’Algérie méditerranéenne et saharienne, 2,4 millions de km2, ou la République démocratique du Congo, 2,3 millions de km2, le géant démographique qu’est le Nigeria équatorial et tropical humide, 170 millions d’habitants, mais aussi les petites îles de Sao Tome-et-Principe, 200 000 habitants, du Cap-Vert, 500 000 habitants, des Comores, 900 000. L’Afrique réunit à la fois l’Afrique du Sud, pays émergent, dont le climat au Cap rappelle celui de la Provence, un PNB de près de 400 milliards de dollars et un revenu par habitant de 12 000 dollars, mais aussi la RDC équatoriale, dont le revenu par habitant ne dépasse pas 400 dollars, l’Érythrée semi-aride et le Burundi des grands lacs, où il reste inférieur à 500 dollars… (...)

Taux de prévalence du Sida en Afrique (2015)

 

Ses trois visages


 

Trois représentations de l’Afrique se chevauchent et se superposent ainsi dans la mondialisation.



L’Afrique de la misère


En proie au chaos et à la désespérance, l’Afrique des réfugiés, des déplacés et de la prédation reste du ressort des interventions militaires et de la charité humanitaire. Près de la moitié de la population africaine vit toujours dans la grande pauvreté, principalement en milieu rural et dans les pays en guerre. C’est l’Afrique de la faim, des désastres sanitaires, du manque d’accès à l’eau potable et à l’assainissement, de la violence, des viols, de la grande précarité et d’une forte vulnérabilité face aux aléas naturels, dont la densification démographique tend à exacerber l’impact. Tout se passe comme si Ebola était venu renforcer cette représentation-là, accréditant l’image d’un continent maudit.



L’Afrique exotique


Pourtant, il existe une autre Afrique, encore bien présente, celle de l’exotisme, des parcs naturels et des populations dites « authentiques ». Celle-là est perçue comme une immense réserve d’éléphants, où l’on se précipite pour photographier les villages de cases et les gorilles, admirer les fameux « big five » (le lion, le léopard, le buffle, le rhinocéros, l’éléphant). La multiplication des parcs naturels, sous la surveillance sourcilleuse des grandes ONG de l’environnement, confronte le monde rural, qui ne possède pas ses terres, à la menace de la conservation. 
L’Occident manifeste ainsi à l’égard de l’Afrique ce que l’on pourrait appeler le « syndrome de Tarzan », qui consiste à cultiver la certitude de sa compétence gestionnaire face aux peuplades indigènes. L’Afrique figure le paradis perdu et bénéficie de financements croissants, à travers des dispositifs tels que l’extension des aires protégées, la protection des forêts tropicales, ou les crédits attachés à la REDD (réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation). 
Les antagonismes entre l’approche sociale et économique, qui vise à relancer la productivité paysanne pour lutter contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire dans les campagnes, et l’approche environnementale des territoires africains, où sévit ce que la politologue Marie-Claude Smouts qualifie d’« oligopole mondial de la conservation », font de l’Afrique un exemple emblématique des contradictions du développement durable, dont les trois piliers, produire, répartir, préserver, rendent souvent conflictuels l’usage des territoires et les stratégies d’acteurs.



L’Afrique émergente


Une troisième Afrique est récemment apparue dans les représentations, celle d’un continent qui semble enfin être en train de décoller, avec des taux de croissance à deux chiffres et des investissements étrangers directs qui rappellent ceux de la Chine au début des années 2000, l’intégration de l’Afrique du Sud dans le fameux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), le renversement des flux de migrations entre Portugal et Angola, un désendettement exemplaire (120 % du PIB en 2004, moins de 20 % en 2010), une classe moyenne équivalente à celle de l’Inde (300 millions de personnes), plus de 700 millions de téléphones portables en circulation… Grenier potentiel du monde, futur atelier du monde, avec un milliard de personnes qui ne demandent qu’à pouvoir travailler et consommer, enjeu géopolitique de premier plan dans l’accès aux matières premières, avec des gisements d’énergie et des réserves de terres sans égal, l’Afrique qui dispose à elle seule non seulement du tiers des ressources naturelles mondiales mais aussi de réserves de terres colossales, semblait cette fois « partie », et très bien partie… avant Ebola. Disposer de la moitié des terres arables inemployées dans le monde est un atout précieux à l’heure où l’agriculture devient un secteur stratégique, alors que les rendements, encore très faibles – moins d’une tonne de céréales à l’hectare contre dix en France – laissent espérer un potentiel d’accroissement de la production qui pourrait mettre durablement le tiers de la population qui souffre toujours de la faim à l’abri de l’insécurité alimentaire.



 

Richesses et inégalités en Afrique (2015)

 

Que fait le continent de 
la maîtrise des raretés ?


 

Le continent africain présente ainsi l’immense avantage de disposer de ce que l’un de ses meilleurs connaisseurs, le banquier franco-béninois Lionel Zinsou, qualifie de « maîtrise des raretés », ce qui devrait lui donner des avantages comparatifs exceptionnels dans la mondialisation. 
Pourtant, l’engouement que suscite le continent est tout aussi caricatural que l’était le catastrophisme à tous crins des quinze ans qui ont suivi la fin de la Guerre Froide, avec l’effondrement en dominos de la plupart des États, minés par la crise de la dette, les rivalités politiques internes, l’instauration brutale du multipartisme sous l’influence des bailleurs de fonds, la baisse drastique de l’aide publique au développement. Car les lignes de faiblesse qui fracturent l’Afrique demeurent identiques à celles qui l’avaient mis à bas après l’euphorie post-indépendance. 
Pour qu’un phénomène de croissance soit durable, il faut en effet l’accompagner par des politiques de redistribution. En Afrique, l’ampleur et l’accroissement des inégalités internes créent des tensions sociales fortes, avivées par l’essor des réseaux de communication et d’information, qui mettent directement en contact des univers autrefois cloisonnés. Les Africains « du dedans », principalement citadins, qui ont accès à la mobilité choisie, autant à l’étranger que sur le continent même, et qui disposent des moyens de vivre comme leurs homologues du reste du monde, vivent sur une autre planète que ces « Africains du dehors » que sont les ruraux et les exclus des bidonvilles. Deux tiers de la population continuent de dépendre des ressources naturelles. Or le réservoir rural s’accroît plus rapidement que les villes, malgré la croissance rapide de ces dernières années. 500 millions de paysans manquent de tout et vivent dans l’insécurité foncière et économique, à la merci des caprices du ciel, aggravés par le changement climatique. Dans les villes, des milliers de jeunes cherchent désespérément un emploi. Et les familles continuent de faire des enfants pour pallier l’absence de systèmes de protection sociale et le lourd tribut payé à la mortalité des moins de 5 ans (plus d’un enfant sur dix). 
Le chaudron démographique bouillonne ainsi dans un continent où l’urbanisation accélérée constitue plus le symptôme des difficultés agricoles que la conséquence de la modernisation agraire. Alors que l’explosion démographique de l’Europe au XIXe siècle s’est traduite par le départ de 50 millions de migrants, cette soupape de sécurité est refusée à une Afrique en voie de densification rapide. 
Dans les villes, où deux tiers de la population a moins de 25 ans, les jeunes rongent leur frein. Le secteur informel fournit toujours deux tiers des emplois. La pauvreté côtoie au quotidien l’insolente richesse des nantis qui bunkérisent leurs privilèges dans les beaux quartiers. La rancœur des laissés-pour-compte les rend prompts à enfourcher toutes les révoltes. 
Dans les campagnes, l’insécurité alimentaire précarise des millions de personnes qui ne demanderaient qu’à saisir les opportunités économiques… si elles leur étaient offertes.
 Mais voilà, dans trop de pays encore, la corruption et le clientélisme minent les perspectives de développement durable : une part significative des financements abondamment déversés sur l’Afrique continue d’être détournée au profit d’une élite qui cumule tous les privilèges. La diplomatie climatique et la sanctuarisation des territoires au nom de l’urgence écologique, un discours qui plaît tant aux Occidentaux qu’ils sont prêts à vitrifier le continent à grands frais – sauf lorsqu’il s’agit d’exploiter le pétrole –, justifient le déploiement d’un discours victimaire qui conduit à rejeter sur l’extérieur et le passé la responsabilité des erreurs de gestion interne. Hier perçue comme un recours, la Chine subit à son tour l’ostracisme et les accusations de pillage, comme s’il fallait à tout prix trouver des boucs émissaires.



 

Johannesburg : bidonville de Kya Sands (à gauche) jouxtant le quartier aisé de Bloubosrand (à droite)

 

Les lignes de faiblesse demeurent


 

En 1962, René Dumont prophétise dans un ouvrage publié au Seuil et qui a été réédité en 2012 que L’Afrique noire est mal partie. Il avait perçu, derrière les grands discours de progrès, la pluviosité abondante et l’euphorie de la construction des jeunes nations africaines, les lignes de faiblesse qui minaient ces dernières : négligence à l’égard des paysans, aspirations rivales au leadership, fragilité des frontières, poids des bureaucraties… Les illusions messianiques ne risquaient-elles pas de se fracasser sur la réalité peu glorieuse du faible niveau de formation des élites – la colonisation avait façonné des exécutants, n’envoyant à l’université que quelques rares « évolués » ? Les concurrences féroces entre des territoires trop exigus pour être viables ne compromettaient-elles pas l’avenir, dans un continent balkanisé par un découpage fondé sur des critères de souverainetés européennes concurrentes ? 
Un demi-siècle plus tard, les mêmes lignes de faiblesse demeurent : les paysans sont toujours aussi mal traités, les bureaucraties plus lourdes que jamais, malgré l’éphémère désétatisation lors de la crise de la dette ; face à une démographie galopante (+ 2,6 % par an), les villes absorbent de façon illusoire le trop-plein de main-d’œuvre sans pouvoir offrir un avenir à ces millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail et rechignent à repartir dans les campagnes, où les excès du climat pèsent plus lourd que par le passé parce que ces dernières se sont densifiées sans vraiment se moderniser. 
Alors l’Afrique est-elle si bien partie ? Est-elle si bien partie quand la manne des financements, quels qu’ils soient, se déverse de façon aussi inégale ? Sera-t-elle capable de mettre en œuvre des politiques sociales dignes de ce nom, celles qui ont permis de bâtir des États providence dans les pays développés, au lieu d’exploiter la rente humanitaire ? Pourra-t-elle mettre réellement en œuvre le panafricanisme, si exalté dans les discours de ses dirigeants, mais rarement appliqué sur le terrain, surtout quand il s’agit de dépêcher des forces africaines d’interposition armées pour empêcher la contagion de certains conflits ?"

 

Sylvie Brunel (Professeure de géographie à Paris-Sorbonne), Sciences Humaines, publié le 16.10.2014

 

Les "lignes de fracture" du continent africain

 

Source : https://www.scienceshumaines.com/l-afrique-continent-fantasme_fr_33360.html

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #Afrique

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