Pourquoi la Grèce et la Turquie s’affrontent en Méditerranée orientale (lemonde.fr)

Publié le 26 Octobre 2020

Les tensions actuelles entre la Grèce et la Turquie en Méditerranée orientale sont révélatrices des enjeux économiques et géopolitiques qui caractérisent les espaces maritimes. Rapide éclairage de la situation grâce à cet article paru sur le site du journal Le Monde.

Bonne lecture!

 

Du 10 août au 13 septembre 2020, le navire de recherche sismique Oruç Reis (ici accompagné par des bâtiments de guerre turcs) a sondé les fonds marins d’une zone revendiquée par la Grèce, provoquant la colère de cette dernière et une soudaine montée des tensions en Méditerranée orientale.

 

Pourquoi la Grèce et la Turquie s’affrontent en Méditerranée orientale

 

« La Grèce et la Turquie sont-elles au bord de l’affrontement armé en Méditerranée orientale ? Les deux pays suscitent les inquiétudes de l’Union européenne (UE) et de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) depuis une soudaine montée des tensions, le 10 août. A cette date, la Turquie envoie le navire de prospection sismique Oruç Reis, escorté de navires de guerre, pour sonder les fonds marins d’une zone qu’elle dispute à la Grèce, à la recherche d’hydrocarbures. Le navire a beau avoir regagné les côtes turques dimanche 13 septembre, Ankara a assuré qu’elle ne renonçait pas à ses droits dans cette zone de Méditerranée orientale.

En réponse, Athènes a lancé des manœuvres navales, auxquelles ont répondu des exercices militaires turcs, accompagnés d’une surenchère de menaces entre la Turquie, la Grèce, Chypre, mais aussi la France, voire l’Union européenne, jusqu’à l’annonce par la Grèce, le 12 septembre, d’un « important » programme d’achat d’armes. Ce bras de fer n’est cependant que le dernier acte d’un conflit latent depuis des décennies entre la Grèce et la Turquie au sujet du partage des eaux en mer Égée et Méditerranée orientale.

 

Que dit le droit international sur le partage des eaux ?

Pour comprendre les tensions gréco-turques, il faut avoir en tête quelques notions de droit maritime.

Premièrement, celle de « mer territoriale ». Depuis 1982, la largeur des eaux territoriales peut atteindre 12 milles depuis les côtes (environ 22,2 km) et l’État y dispose des mêmes droits que sur son territoire terrestre. Dans le cas de la Turquie et de la Grèce, la limite est fixée à 6 milles depuis 1936. Si la Grèce décidait d’étendre sa mer territoriale à 12 milles, comme elle l’a laissé entendre ces dernières semaines et comme le droit l’y autorise, les Turcs ne pourraient plus traverser la mer Egée sans passer par les eaux grecques, tant les îles sont nombreuses. Ce serait « un motif de guerre », a prévenu la Turquie début septembre.

La seconde notion d’importance est celle de zone économique exclusive (ZEE), instaurée par la convention dite de Montego Bay de 1982. D’une largeur maximale de 200 milles (environ 370 km), la ZEE assure à l’État côtier un droit exclusif à l’exploration, à l’exploitation et à la gestion des ressources de la zone. Dit autrement : tout ce qui est découvert dans la ZEE d’un pays lui appartient. Si un État démontre que son territoire terrestre se prolonge sur le fond des océans au-delà des 200 milles de la ZEE, il peut également demander à étendre ce qu’on appelle son « plateau continental » jusqu’à 350 milles (650 km) et en exploiter ainsi le sol et le sous-sol.

 

Les eaux territoriales grecques et turques en Méditerranée orientale (lemonde.fr)

 

Pourquoi la délimitation des ZEE pose-t-elle problème en Méditerranée orientale ?

Ces règles, la Grèce les revendique, la Turquie les rejette. « Ils vont comprendre que la Turquie est assez forte politiquement, économiquement et militairement pour déchirer les cartes et les documents immoraux », a ainsi déclaré le président turc, Recep Tayyip Erdogan, début septembre.

Car le cadre juridique fixé par la convention de Montego Bay n’apporte que peu de réponses en Méditerranée orientale. D’abord parce que la Turquie n’a jamais signé le texte. Ensuite, parce que les côtes sont de toute façon trop proches pour établir des ZEE de 200 milles. Dans ces cas-là, le droit international invite les États à négocier des accords bilatéraux pour délimiter leur ZEE à équidistance, mais la Grèce et la Turquie n’ont jamais trouvé de terrain d’entente.

Pour la Grèce, la limite de son territoire se situe sur les côtes de ses îles les plus à l’est et au sud de la mer Égée, soit à quelques kilomètres seulement des côtes turques, réduisant la ZEE d’Ankara à la portion congrue. La Turquie revendique, elle, une ZEE bien plus large qui correspondrait à son plateau continental (la prolongation de son territoire terrestre sur le fond marin), et engloberait une bonne partie des îles grecques. Deux positions inconciliables.

Le fait que la Turquie ait déployé l’Oruç Reis au large de l’île de Kastellorizo ne doit donc rien au hasard. Ce petit territoire grec de 9 km² permet théoriquement à la Grèce d’étendre sa ZEE en Méditerranée jusqu’à rejoindre celle de Chypre. Mais l’île est située à deux kilomètres des côtes turques et ne devrait donc, selon Ankara, donner aucun droit à la Grèce sur les ressources des milliers de km² de mer qui l’entourent, et qui se trouvent de surcroît sur le plateau continental turc.

 

La difficile délimitation des frontières maritimes en Méditerranée orientale (lemonde.fr)

 

Pourquoi la situation s’est-elle détériorée ces derniers mois ?

Les différends territoriaux entre la Grèce, ancien territoire de l’Empire ottoman, et la Turquie datent de plus d’un siècle. Dans la période récente, lorsque la Turquie recherchait du pétrole en mer Égée, les deux pays se sont déjà opposés dans les années 1970 et avaient frôlé l’affrontement armé pour cette même raison en 1987, puis à nouveau en 1996 en se disputant la souveraineté d’îlots. Mais le conflit a pris une tout autre dimension avec la découverte, ces dix dernières années, d’importantes réserves de gaz naturel en Méditerranée orientale. Réserves dont la Turquie n’a pas bénéficié, faute, estime-t-elle, d’une reconnaissance de ses droits sur certaines zones disputées.

Parmi les fonds marins richement dotés en nouveaux gisements, il y ceux de Chypre, une île au cœur d’un vieil affrontement entre Athènes et Ankara. Depuis l’annexion du tiers nord par la Turquie en 1974, l’île est divisée entre la République de Chypre au sud, à majorité grecque et membre de l’UE, et la République turque de Chypre du Nord (RTCN), reconnue par la seule Turquie. Ankara fait valoir que la RTCN doit bénéficier de sa propre ZEE, qui ampute d’autant celle de la République de Chypre, en plus de revendiquer une partie de la ZEE chypriote. Avant l’Oruç Reis en zone grecque, la Turquie avait ainsi déjà déployé trois navires de forage dans les eaux de Chypre.

Dans la course à l’appropriation des zones maritimes relancée par le gaz, Recep Tayyip Erdogan et le chef du gouvernement d’accord national libyen, Faïez Sarraj, ont également conclu fin 2019 un accord délimitant leurs ZEE, octroyant à Ankara des droits sur une vaste zone en grande partie revendiquée par la Grèce.

En réponse, la Grèce, Chypre et Israël ont accéléré, début 2020, la signature d’un accord pour construire le gazoduc sous-marin EastMed, permettant de transporter le gaz des réserves situées au large des trois pays, puis vers le reste de l’UE – en passant par des zones revendiquées par Ankara. Ce projet – dont la faisabilité n’est pas établie – pourrait non seulement faire d’Athènes un acteur énergétique majeur dans la région, mais également concurrencer les gazoducs transitant par la Turquie. La Grèce a aussi délimité sa ZEE avec l’Italie en juin 2020, puis avec l’Égypte en août 2020. Quatre jours plus tard, la Turquie déployait l’Oruç Reis en réponse à ce qu’elle a considéré comme « une violation du plateau continental et des droits de la Turquie et de la Libye ».

 

Quelle est la position de l’Union européenne ?

Les pays de l’UE ont eu, jusqu’alors, du mal à adopter des déclarations communes face à la Turquie. La France, qui entretient des relations difficiles avec Ankara depuis quelques années, encore détériorées depuis leur opposition dans le conflit libyen, a annoncé dès le 13 août l’envoi de deux Rafale et deux bâtiments de la marine nationale pour soutenir la Grèce. Emmanuel Macron a appelé la semaine dernière ses partenaires européens à « être clairs et fermes avec le gouvernement du président Erdogan qui, aujourd’hui, a des comportements inadmissibles », ajoutant que la Turquie n’était « plus un partenaire dans cette région ». Le 10 septembre, la France, la Grèce, l’Italie, l’Espagne, Chypre, Malte, l’Espagne et le Portugal ont prévenu la Turquie que l’UE serait prête à prendre des sanctions si Ankara ne « met[tait] pas un terme à ses activités unilatérales ».

Mais le soutien des autres pays européens – et notamment de l’Allemagne – à des sanctions contre la Turquie est difficile à obtenir. Le pacte migratoire de 2016 y est pour beaucoup, Ankara agitant fréquemment la menace d’ouvrir ses frontières vers l’Europe aux réfugiés se trouvant sur son territoire. L’Allemagne, qui assure la présidence tournante de l’UE, est par ailleurs le premier partenaire commercial européen de la Turquie et compte une importante communauté turque sur son territoire.

Le président Erdogan, qui ne cache pas sa volonté d’affirmer son poids géopolitique sur les anciens territoires de l’empire Ottoman et de faire de la Turquie une puissance majeure en Méditerranée orientale, a, lui, prévenu les Européens, et notamment la France : « Ne cherchez pas querelle au peuple turc, ne cherchez pas querelle à la Turquie ». »

Eléa Pommiers, lemonde.fr, le 14 septembre 2020

 

Source : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/14/pourquoi-la-grece-et-la-turquie-s-affrontent-en-mediterranee-orientale_6052162_3210.html

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #Espaces maritimes

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