Idées de lecture : les immanquables BD et romans graphiques du printemps 2025 (francetvinfo.fr)

Publié le 9 Avril 2025

 Les immanquables BD et romans graphiques du printemps 2025 (francetvinfo.fr)

 

"Le crétin qui a gagné la guerre froide" : retour sur les deux mandats de Reagan, qui ont ouvert la voie à Trump

La couverture de la BD "Le crétin qui a gagné la guerre froide" de Jean-Yves Le Naour et Cédric Le Bihan. (GRAND ANGLE)

"Si vous voulez rendre sa grandeur à l’Amérique, votez pour moi". Cette promesse de campagne vous rappelle quelque chose ? Elle date pourtant des années 1980. A l’heure où le président américain Donald Trump bouscule l’ordre international, il n’est pas inutile de se rafraîchir la mémoire avec cette BD qui revient sur les deux mandats (1981 à 1989) de l’un de ses prédécesseurs républicains, Ronald Reagan. Acteur de série B vieillissant, ce dernier n’avait à priori aucune des qualités pour présider aux destinées de l’Amérique. Amateur de siestes et de grasses matinées, il ne travaillait pas ses dossiers, ne comprenait pas grand chose à l’économie et à la géopolitique.

Alors comment a-t-il convaincu les Américains de l’élire par deux fois ? C’était un grand communiquant, un bon acteur entouré de conseillers, qui avait la sagesse de ne jamais entrer dans les débats de fond, résume cet ouvrage. Reagan s’en tirait avec des blagues, souvent apprises par cœur, faisant passer ses opposants pour des grincheux barbants. Quant à sa politique, qui consistait surtout à déréguler l’économie et à "redonner l’argent aux riches", elle n’est pas sans rappeler celle du populiste à la mèche orange. On aperçoit d’ailleurs ce dernier dans la BD, prononcer, en tant que milliardaire invité à la Maison Blanche, une phrase prophétique en 1984 : "Tant que nous n’aurons pas un des nôtres ici [à la Maison Blanche], nous serons exposés aux dangers de la démocratie". Vis-à-vis des Soviétiques, en pleine guerre froide, Reagan avait l’art de noyer le poisson et de souffler le chaud et le froid face à Mikhaïl Gorbatchev, dont il mit la patience à rude épreuve. Les dessins minutieux de Cédric Le Bihan et le scénario rythmé, drôle et bien documenté de Jean-Yves Le Naour, qui finit d’ailleurs par rendre Reagan plutôt sympathique, en font un must de lecture.

"Le crétin qui a gagné la guerre froide" de Jean-Yves Le Naour et Cédric Le Bihan - 64 pages, 15,90 euros (Grand Angle)

 

"Le génie de Beyrouth, Volume 1" : plongée dans l’esprit de la capitale libanaise avant la guerre

La couverture de l'album "Le génie de Beyrouth - Tome 1. Rue de la Fortune de Dieu" de Sélim Nassib et Léna Merhej. (DARGAUD)

C’était une petite rue tranquille au cœur du merveilleux Beyrouth, avant la guerre. Une rue où toutes les communautés cohabitaient en bonne intelligence. Le couple d’épiciers chrétiens maronites, le teinturier-repasseur chiite, le boulanger musulman, le coiffeur arménien, les russes blancs fabricants de parpaings, les "filles" de l’hôtel Princess House employées dans les cabarets du front de mer, tous "tenaient ensemble", comme par miracle, "le miracle libanais" comme on appelait cette oasis de stabilité bienheureuse au milieu des convulsions du Proche et Moyen-Orient.

Les minorités persécutées venues trouver refuge ici au fil des siècles, condamnées à vivre ensemble, coexistaient cependant sans vraiment se mêler et dans une certaine méfiance. Lorsque le climat se tendit, au milieu des années 1970, et que certains prirent les armes, l’harmonie précaire de cette mosaïque se fissura puis le quartier bascula, comme tout le pays, dans le vacarme de la guerre. C’est ce que raconte ce premier tome d’un tryptique, dont on attend déjà la suite avec impatience. Parce qu’on aime autant le récit de Sélim Nassib, qui sent le vécu et reste au plus près de l’humain, que le trait net, précis et faussement naïf aux couleurs pastel signé Lena Merhej. Et parce que cet album lumineux nous éclaire un peu sur le drame de ce pays béni des dieux qui semble hélas "condamné à être perpétuellement en guerre contre lui-même".

"Le génie de Beyrouth, Tome 1. Rue de la Fortune de Dieu" de Sélim Nassib et Léna Merhej - 128 pages, 22,95 euros (Dargaud)

 

"Em Silêncio" de Adeline Casier : le douloureux chemin de l’exil portugais sous la dictature Salazar

La couverture de l'album "Em Silêncio" de Adeline Casier. (LA BOITE A BULLES)

Un petit village au Nord du Portugal, début des années 60, sous la dictature Salazar. João et son épouse Rosinda ont beau trimer tous les deux pour un patron et cultiver leur potager, ils arrivent péniblement à joindre les deux bouts pour faire vivre leurs deux petites-filles. Alors que les arrestations arbitraires se multiplient, João perd son travail. Un peu plus, et ils vont tous crever de faim. Sur les conseils d’un ami, João décide de prendre le chemin de l’exil pour rejoindre un cousin qui habite Paris, où il se dit que le travail ne manque pas. Une fois installé, il pourra faire venir sa petite famille en France, où leurs filles pourront aller à l’école. Une fois réuni l’argent pour les passeurs, João entreprend un voyage périlleux de plusieurs semaines par les montagnes pyrénéennes, durant lequel il rencontrera et perdra plusieurs compagnons d’infortune, connaîtra la faim, le froid, la peur, et côtoiera la mort de près, mais aussi la solidarité. Le tout en silence, "em silêncio" en portugais.

Dans ce bel album entièrement dessiné au crayon graphite, aussi mélancolique et poétique que la saudade, l’autrice rend hommage à ses grands-parents en racontant le voyage vers la France de son grand-père dans les années soixante. Un chemin douloureux qui n’est pas sans rappeler celui que continuent de suivre certains en quête d’un avenir meilleur pour eux et les leurs sur notre continent.

"Em Silêncio" de Adeline Casier – 160 pages, 23 euros (La Boîte à bulles)
 

"Trous de mémoire" de Nicolas Juncker :  les enjeux mémoriels de la guerre d’Algérie par l’humour

Couverture de la BD "Trous de mémoire" de Nicolas Juncker. (Editions Le Lombard)

On connaissait le formidable travail de Jacques Ferrandez sur la guerre d’Algérie. Un autre auteur fait une entrée fracassante dans cet espace sensible. Après Un général des généraux, Nicolas Juncker revient avec un album drôle, intelligent, instructif sur la mémoire commune. Féru d’histoire, l’auteur est rattrapé par l’actualité. Nous sommes dans le Sud de la France, dans une petite ville nommée Maquerol. Le ministre de la Culture et le maire décident de créer un musée à la mémoire d’un photographe originaire d’Algérie, Gérard Poaillat, qui a immortalisé ce qu’on appelait pudiquement les évènements d’Algérie. Comment réaliser ce Mémorial ? Une équipe est constituée : une historienne et un scénographe. La première est rigoureuse, le second mégalomane. La population -pieds-noirs, anciens militaires et communauté nord-africaine- est invitée à participer à l’ouvrage en convoquant ses souvenirs. Cela tourne au cauchemar : les plaies sont encore vives et certaines blessures ne cicatrisent pas. Le passé vient réclamer sa part.

En donnant la parole à tout le monde, Nicolas Juncker démine un terrain hautement délicat. L’album dit aussi les arrière-pensées politiques derrière ce genre de projet. Trous de mémoire, pour se souvenir d’une histoire commune en partage. L’humour, moyen efficace pour aborder la mémoire collective.

"Trous de mémoire", Nicolas Juncker, Le Lombard, 156 pages, 22,95 euros

 

Par Mohamed Berkani, Laure Narlian, France Télévisions - Rédaction Culture, le 05.04.2025

Source : https://www.francetvinfo.fr/culture/bd/les-dix-immanquables-bd-et-romans-graphiques-du-printemps-2025_7153029.html?utm_source=firefox-newtab-fr-fr

Rédigé par Team Histoire-Géo

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