Hollywood, ou l'art de glorifier la défaite.

Publié le 18 Septembre 2014

Cette semaine, et pour en finir avec le chapitre sur "les Etats-Unis et le monde depuis 1918", nous vous proposons de revenir sur deux films "made in Hollywood" qui mettent en scène la puissance américaine mais aussi ses échecs et ses limites. Dans un premier temps, un rappel des évènements historiques qui servent de trame à ces deux oeuvres, puis dans un second temps une brève analyse du rôle du cinéma comme outil  de l'influence des Etats-Unis.

 

Black Hawk Down (Ridley Scott, 2001): la Somalie déchirée par la guerre civile (1993).

La Chute du faucon noir (titre français) revient sur la bataille de Mogadiscio qui s'est déroulée les 3 et 4 octobre 1993 dans la capitale somalienne.

Depuis janvier 1991 et la chute du régime de Syiaad Barre (qui était au pouvoir depuis 1969), la Somalie est en proie à une terrible guerre civile : le pays sombre peu à peu dans le chaos et la population souffre à la fois de la violence et du manque de ressources alimentaires. Les combats opposent notamment Ali Madhi Mohamed (nommé président à la place de S. Barre) à Mohamed Farrah Aidid et d'autres chefs de clans. Incapable d'établir son autorité, A.M. Mohamed est renversé en novembre. La capitale Mogadiscio est livrée aux mains des pillards et des groupes armés. La sécheresse prolongée et la volonté des chefs de guerre de priver de nourriture les clans rivaux aggravent la famine.

La réaction internationale se fait attendre : si l'ONU décrète un embargo sur les armes dés janvier 1992, il faut attendre le mois d'août pour voir arriver les premières aides alimentaires dans le cadre de l'ONUSOM ("Opération des Nations Unies pour la Somalie", créée par la résolution 751 d'avril 1992). Toutefois, incapable d'assurer la distribution des aides (et d'empêcher les factions rivales de les dérober) comme de faire respecter un cessez-le-feu entre les groupes armés, l'ONU décide en décembre 1992 de créer une force d'intervention militaire (l'UNITAF), suivant en cela une proposition des Etats-Unis. L'opération "Restore Hope" commence ainsi le 9 décembre 1993 avec le débarquement de 1800 Marines puis le déploiement d'environ 20 000 soldats américains (sur un total d'environ 28 000 casques bleus). Le débarquement s'effectue sans résistance et surtout devant une foule de journalistes. Le journal Ouest-France raconte ainsi : « Des dizaines de cameramen et photographes se sont littéralement rués sur les premiers soldats, beaux, musclés et complaisants comme des stars. Aubaine pour les chasseurs d’images fortes, les Marines ont braqué leur arme sur six pauvres Somaliens inoffensifs qui dormaient sous un hangar (…).» (Ouest France, le 10/12/92). Les Etats-Unis mettent en scène leur puissance et leur dévouement à secourir les opprimés.

http://www.youtube.com/watch?v=Xj9Fn3qG-Cw

Restore Hope est stoppée en mai 1993 à l'instigation de Bill Clinton. Si la réussite de l'opération est indéniable sur le plan humanitaire (la famine est enrayée, des infrastructures sont reconstruites...), la résolution politique du conflit est loin d'être achevée. Les généraux Ali Madhi et Farrah Aidid signent pourtant un cessez-le-feu et engagent un processus de réconciliation nationale, mais les tensions restent vives et la paix bien précaire. L'intervention de l'ONU en Somalie continue donc avec la mission ONUSOM 2: elle vise à imposer la paix sur l’ensemble du territoire somalien, c'est-à-dire à désarmer les factions rivales et à édifier une nation, en favorisant un règlement politique, en rétablissant les institutions, l’administration, la police et en œuvrant pour le redressement économique du pays. Les Etats-Unis ne maintiennent qu'environ 2600 hommes sur place. Mais très rapidement, la tension et les violences renaissent dans le pays. L'ONU et les Etats-Unis soutiennent en effet Ali Madhi au détriment de Farrah Aidid, désigné comme l'ennemi n°1. Des combats éclatent alors entre les casques bleus et les troupes de Aidid: le 5 juin 1993, 25 soldats pakistanais de l'ONU sont pris dans une embuscade à Mogadiscio et mortellement touchés. En août 1993, le secrétaire d’État américain à la Défense décide de déployer des forces spéciales (les "Task Force Ranger") afin de capturer Aidid et ses lieutenants.

Le 3 octobre une opération est lancée dans la capitale : d'après un informateur somalien de la CIA, une réunion regroupant deux des principaux lieutenants d'Aidid doit avoir lieu à l'hôtel Olympia. Alors que l’intervention est sur le point de s’achever avec l’arrestation de 24 somaliens, un hélicoptère américain "Black Hawk" est abattu et s’écrase un peu plus loin. Une opération de secours est lancée pour récupérer les membres de l'équipage mais un second hélicoptère est touché par un projectile et s’écrase à son tour. Les soldats se retrouvent pris au piège dans Mogadiscio, cherchant à se protéger des miliciens d'Aidid et des habitants de la ville. Dans la nuit, une opération plus large est montée pour tenter d’aller récupérer les survivants et les morts. Au total, 19 soldats américains sont tués; des images de "soldats morts trainés dans les rues au milieu des chants et des danses des somaliens" (Ouest France, 5/10/93) sont diffusées, choquant profondément les citoyens américains.

 

Argo (Ben Affleck, 2012): la crise iranienne des otages (1979).

Argo revient quant à lui sur la crise iranienne des otages de novembre 1979 et sur la mission de la CIA qui permit d'exfiltrer 6 membres de l'ambassade américaine réfugiés chez un diplomate canadien.

Depuis 1953, l'Iran est dirigé par un allié des Etats-Unis, le Shah (terme persan désignant le monarque) Mohammed Reza Pahlavi. Celui-ci accéda d'ailleurs au pouvoir grâce un coup d'Etat contre le 1er ministre Mohammad Mossadegh dont la politique menaçait les intérêts économiques des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne (il avait entrepris une série de nationalisations de compagnies pétrolières dont "l'Anglo-Iranian Oil Company", futur "British Petroleum"). Les deux Etats montèrent alors l'opération "Ajax" qui fut éxécutée par la CIA. L'ancien 1er ministre fut condamné à trois ans de prison, le Shah d'Iran remonta sur le trône et les occidentaux purent continuer à exploiter le pétrole iranien.

Sous le régime du Shah, le pays devient un allié des Etats-Unis et un élément de la politique de containment dans le contexte de la Guerre Froide (le pays est par exemple membre du pacte de Bagdad dés 1955, avec le Pakistan, la Turquie et la Grande-Bretagne puis les Etats-Unis en 1958). L'Iran connait une période de prospérité et de modernisation grâce à la rente pétrolière. Toutefois, la population manifeste rapidement son opposition à ce régime autoritaire et dictatorial soutenu par les Etats-Unis (les premières émeutes ont lieu dés 1963). Le 16 janvier 1979, après des mois de manifestations contre son régime, le Shah M.R. Pahlavi quitte son trône et son pays. Rouhollah Khomeini (opposant islamiste tout juste revenu d'exil) prend le pouvoir. Après avoir pris le contrôle de tous les gouvernements locaux d'Iran et éliminé toute forme d'opposition (grâce à son organisation paramilitaire des "Gardiens de la Révolution"), Khomeini proclame la naissance de la République Islamique d'Iran le 1er avril 1979 et en devient le guide suprême (l'Ayatollah dans l'islam chiite). Les Etats-Unis sont quant à eux désignés comme le principal enemi du nouveau régime.

Le 4 novembre 1979, quelques centaines d'étudiants iraniens prennent d'assault l'ambassade américaine à Téhéran. La foule est momentanément retenue par les marines, le temps que le personnel de l'ambassade brûle les documents compromettants. Au bout de deux heures, les assaillants pénétrent dans l'ambassade et prennent 56 membres du corps diplomatique américain en otage. En échange de leur libération ils réclament le rapatriement en Iran du Shah (alors hospitalisé à New York) afin qu'il soit jugé. Si quelques otages sont libérés au bout de 2 semaines, pour les autres la détention dure 444 jours (la libération a lieu le 20 janvier 1981, jour de l'investiture du président Ronald Reagan).

Toutefois, le jour de la prise d'otage, 6 ressortissants américains réussirent à quitter l'ambassade et à se réfugier dans la maison d'un diplomate canadien. Il sont "sortis" du pays par deux agents de la CIA se faisant passer pour des cinéastes en repérage et grâce à de faux papiers canadiens.

Le film de B. Affleck revient sur cette opération d'ex-filtration, où la ruse des agents secrets se mêle à la magie du cinéma.

 

Hollywood ou comment transformer la défaite en moment de gloire.

Ces deux films, inspirés de faits historiques réels, bien que critiquables à maints égards, nous permettent cependant d'appréhender certains aspects de la puissance états-unienne tout comme les limites de cette puissance.

Tout d'abord, ces oeuvres, emplies de patriotisme triomphant, exposent plusieurs éléments de la domination américaine:

- Black Hawk Down, film d'action d'une efficacité redoutable (rythme échevelé, tension palpable de bout en bout, violence exposée crument...) nous plonge au coeur même des combats. Le réalisateur suit au plus près les soldats durant l'opération contre les somaliens puis dans une capitale devenue le théatre d'une véritable guerilla urbaine. Le film expose ainsi l'hyperpuissance militaire yankee: hélicoptères de combat, fusils d'assault, moyens de surveillance et de communication de pointe..., tout l'arsenal est passé en revu. L'état-major yankee apprécia d'ailleurs cette apologie de la force militaire US et R. Scott bénéficia du soutien logistique du Pentagone qui lui fourni 8 hélicoptères de combat (les fameux "Black Hawk") ainsi qu'une centaine de soldats. Dans le contexte d'après Guerre Froide où les américains dominent seuls la scène internationale et s'estiment responsables de la définition du "nouvel ordre mondial", leur supériorité militaire est inconstestable.... mais se révèlera pourtant insuffisante (comme au Vietnam).

- Argo se focalise sur le rôle de la CIA (créée en 1947) lors de la Guerre Froide. Auteur de nombreuses opérations sécrètes visant à protéger les intérêts économiques et politiques américains (l'opération Ajax en 1953, le débarquement de la baie des Cochons à Cuba en 1961, le coup d'Etat contre Salvadore Allende au Chili en 1973...), la CIA est un acteur discret (quoique) mais central de l'impérialisme américain. Thriller d'espionnage plutôt bien mené, B. Affleck (réalisateur et acteur) plonge également le spectateur dans un climat de tension propre à ce type d'opération.

- Les deux films témoignent enfin de l'importance du cinéma dans l'impérialisme américain. Ridley Scott filme ainsi le courage des forces spéciales, leur héroïsme et leur dévouement dans la défense des causes justes (aussi bien la lutte contre les dangereux chefs de guerre somaliens que dans le sauvetage de leurs compatriotes en danger). Il met finalement en valeur la grandeur de son pays, véritable "gendarme du monde" prêt à se sacrifier pour assurer la paix et assumer son rang de 1ère puissance mondiale. Affleck filme également le courage des agents secrets (prêts à prendre tous les risques pour sauver les leurs) ainsi que leur intelligence à déjouer la surveillance des islamistes iraniens. Mais Argo va plus loin en faisant du cinéma un acteur à part entière de la lutte contre les ennemis de l'Amérique, protagoniste essentiel du film et de l'intrigue. On y voit ainsi des membres d'une équipe de tournage d'un studio hollywoodien préparer la mission iranienne avec les agents de la CIA, les repérages à Téhéran pour un film bidon, la clé de voute de l'opération. Le cinéma devient une arme, efficace car incroyablement fascinante.

Loin d'être critiques vis à vis de la politique extérieure américaine, ces deux films s'inscrivent donc dans la tradition de la propagande américaine "made in Hollywood" (des Monstres Attaques! La Chose d'un Autre Monde à Rocky IV en passant par Top Gun). Ce patriotisme bon teint et cette héroïsme triomphant servent surtout à masquer une réalité bien moins glorieuse pour les Etats-Unis:

- Black Hawk Down est tout d'abord un des rares films de guerre relatant l’histoire d’une défaite, celle du rétablissement de la paix et de l'ordre en Somalie. Cette échec va d'ailleurs dans la réalité considérablement transformer la politique extérieure américaine. Quelques jours après, Bill Clinton renonce ainsi à faire débarquer des troupes à Haïti (où les violences se multiplient) puis, en mai 1994, son administration publie un document (PDD-25) qui redéfinit les modalités d'intervention des Etats-Unis dans le monde: ils ne souhaitent désormais plus s'engager dans les « pays non stratégiques à la sécurité nationale américaine » (J. Faure et Y.Prost, in L’Empire du milieu. Les États-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide, Odile Jacob, 2001). Les Etats-Unis renoncent ainsi à être le garant de la paix et de la légalité internationale partout dans le monde. L'immobilité des américains durant le génocide rwandais de 1994 découle en partie de cette nouvelle stratégie.

- Argo de son côté prend comme sujet un évènement vécu par les américains comme une véritable humiliation. Le président Carter se montra en effet incapable de faire plier le pouvoir iranien et la 1ère puissance mondiale dût se soumettre aux éxigences de la République Islamiste. Pour Khomeini, le succés de cette prise d'otage est le signe de la vulnérablité des Etats-Unis. Aujourd'hui encore, le pouvoir iranien (surtout avec Mahmoud Ahmadinejad, président iranien de 2005 à 2013) continue de provoquer et de défier la puissance américaine (sur le dossier du nucléaire par exemple)

- Les deux films montrent enfin la montée de l'anti-américanisme dans le monde. Même si les populations somaliennes et iraniennes sont largement caricaturées et traitées en personnage mineur, Black Hawk Down et Argo montrent assez clairement la haine naissante et grandissante contre les Etats-Unis : refus de l'ingérence politique et militaire, refus de l'influence culturelle et des valeurs occidentales, refus de la domination et de l'hégémonie yankee... Désigné par Khomeini comme "le grand Satan", ce rejet de l'Amérique culminera en 2001 avec les attentats contre le World Trade Center.

 

Ainsi, Argo et Black Hawk Down nous livrent un dernier enseignement quant à la puissance américaine: par le brio de la mise en scène et la force du scénario, le cinéma américain est capable de transcender la défaite et l'humiliation, d'en faire un succès au box-office mais aussi un élément de fascination. Lorsque les armes échouent, il reste toujours aux Etats-Unis la puissance et la magie du cinéma pour changer la réalité et créer des héros vertueux au service du bien commun...

 

Pour aller plus loin:

- Zero Dark Thirty (Bigelow, 2012):

Le film revient sur la traque d'Oussama Ben Laden menée par la CIA, des attentas de 2001 jusqu'à son exécution en 2011 au Pakistan. Il témoigne de la paranoïa des américains face au terrorisme islamiste ainsi que la diffuclté de lutter contre un ennemi mouvant. Il traite aussi de la torture (pratiqué par la CIA àcette époque) comme mode d'interrogatoire. Les 45 dernieres minutes font revivre de manière très réaliste (en temps réel) l'opération "Trident de Neptune" mené par les SEAL qui a aboutit à la mort de ben Laden.

- La guerre d'Hollywood, 1939-45 (Viotte, 2013)

Documentaire en 2 parties qui traite du rôle joué par l'industrie du cinéma dans l'effort de guerre entre 1939 et 1945. Moyens de production, auteurs, techniciens et vedettes sont mobilisés dans une gigantesque opération de propagande mais aussi de soutien au troupes engagées dans les combats. Passionant.

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #divers histoire

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