Le Havre, de François Ier à Port 2000

Publié le 6 Octobre 2014

Le Havre est une ville à part dans le paysage urbain français. Son destin est intrinsèquement lié à la mer bien sûr, mais aussi au commerce et à la volonté de l’État d'aménager son territoire pour en assurer la cohésion et le développement. En vue de la sortie dans cette belle contrée qu'est la Normandie, revenons rapidement sur l'histoire singulière de ce port.

 

Françoiseville, une nouvelle porte vers l'Amérique.

 

Situé sur la rive droite de l'estuaire de la Seine face à la Manche (département de la Seine Maritime en Haute-Normandie), le Havre est une « ville nouvelle » créée ex-nihilo par la volonté royale. En 1517 en effet, François Ier met en œuvre les travaux de construction d'un nouveau port, ceux de Rouen, d'Harfleur et de Honfleur (menacé d'ensablement) ne pouvant faire face à l'augmentation du trafic maritime née des échanges avec le Nouveau Monde récemment découvert.

 

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Situation géographique du Havre  (Carte de Cassini 18e Siècle)

 

Le souverain crée ainsi une ouverture vers l'Amérique et ses richesses et, à l'instar de l'Espagne, du Portugal et de la Grande-Bretagne, lance le royaume de France dans la compétition coloniale et commerciale mondiale.

Dés 1518, le Havre accueille ses premiers navires et une ville se développe autour du port. François Ier souhaite la nommer Franciscopolis ou Françoiseville mais la dévotion locale à Notre-Dame de Grâce (à qui une chapelle était consacrée depuis longtemps) l'oblige à transiger et à adopter le nom de « Françoise de Grâce ». Très vite cependant, le nom commun local issu du germanique « hafen » (port) s'impose : la ville portuaire prend le nom du « havre de Grâce », puis simplement du Havre. La ville s'orne des armes de François Ier, une salamandre et des fleurs de Lys.

 

Plan du Havre et de sa forteresse au XVIe Siècle

 

A partir du XVIe siècle, le Havre devient donc à la fois un port de pêche (vers Terre-Neuve et les eaux poissonneuses de l’Atlantique nord ; ), une base militaire (la perfide Albion est toute proche...), un chantier navale (fondé en 1524 par François Ier), une base de départ pour les aventuriers (comme pour l'Italien Verrazano qui découvre le site de la future New York ou pour Guillaume le Testu, grand explorateur et cartographe havrais qui participe grandement au trafic avec les Indes Occidentales) et un port de commerce.

La ville va en effet affirmer rapidement sa « vocation » commerciale : à la fin du XVIe siècle, le port voit arriver de plus en plus de produits du Nouveau Monde (café, tabac, peaux...) puis accueille la Compagnie des Indes Occidentales en 1664. Le Havre devient un des grands ports d'importations de produits exotiques et le 3ème port français pour la traite négrière (plus de 400 navires "négriers" quittèrent ses quais durant la seconde moitié du XVIIIe Siècle).

 

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"Dénombrement des nègres", document relatif à la traite négrière au Havre (XVIIIe Siècle)

 

Tourné vers le large et relié à Paris par la Seine, le Havre profite donc pleinement de sa situation géographique stratégique. L'essor économique de la ville s'accompagne d'un accroissement de sa population et du développement de ses activités (construction navale, manufacture...)

 

Le XIXe siècle, l'âge d'or du Havre

 

Après les troubles provoqués par la Révolution Française et les guerres napoléoniennes, le Havre va connaître une période de prospérité extraordinaire. De grands travaux d'aménagement financés par l’État (encore), comme par exemple la construction d'un nouveau bassin de commerce, et les effets de la Révolution Industrielle font du Havre un des ports les plus dynamiques du pays : le chemin de fer construit en 1847 désenclave la ville, l'apparition des bateaux à vapeur stimule la construction navale et le commerce, des industries s'implantent en relation avec les importations...

 

Le Havre, la ville et le port vers 1890

 

À la veille de la Première Guerre mondiale, Le Havre est le premier port européen pour le café; 250 000 tonnes de coton et 100 000 tonnes de pétrole y transitent également chaque année. En outre, le caractère balnéaire de la ville s'affirme peu à peu : dés les années 1830 en effet, la bourgeoisie parisienne s'y rend pour jouer au casino, déambuler sur le boulevard maritime et profiter des bains. Les premières cabines apparaissent sur la plage à la fin du siècle.

 

Le Havre vers 1900: sa plage, ses cabines et ses  demeures bourgeoises.

 

Le Havre fait toujours office de porte d'entrée pour les produits du Nouveau Monde et les relations commerciales s'intensifient encore pendant cette période. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, après l'abolition de l'esclavage, les négriers sont remplacés par des paquebots qui assurent des liaisons transatlantiques régulières avec les États-Unis (notamment pour les émigrants européens).

Même si la ville est épargnée par les destructions massives, la Première Guerre mondiale marque un tournant dans son développement. La période de l'entre-deux-guerre est ainsi caractérisée par l'arrêt de la croissance démographique et par un ralentissement de l'activité économique. Seul le secteur du voyage se porte plutôt bien, comme en témoigne le splendide paquebot Normandie (plus grand navire au monde à l'époque) qui relie le Havre à New York à partir de 1835.

 

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Paquebot le Normandie dans le port du Havre

 

La 2nde Guerre mondiale : de l'anéantissement à la renaissance.

 

A partir de 1940, les allemands occupent le Havre. La situation géographique de la ville amène les occupants à établir une base militaire et à construire des défenses (blockhaus, batteries d'artillerie...) qui s'intègrent au « mur de l'Atlantique » (système de fortifications littorales construit par le Troisième Reich le long de la côte occidentale de l'Europe et destiné à empêcher une invasion du continent par les Alliés depuis la Grande-Bretagne). Si les nazis détruisent une partie des infrastructures portuaires avant de s'enfuir, ce sont surtout les bombardements alliés de juin et de septembre 1944 qui dévastent la ville. Au cours de l’opération « Astonia », entre le 5 et le 7 septembre, ce sont des dizaines de milliers de tonnes de bombes et d'obus qui s'abattent sur le Havre. L'opération est un succès mais le bilan est lourd : plus de 5 000 morts parmi les civils, plus de 80 000 sinistrés, 350 bateaux coulés, 18 kilomètres de docks et 15 000 bâtiments détruits. La ville est rasée à 80% ; le général John Crocker qui dirigeait l'opération déclara en contemplant les ruines, « This is not war ! It’s a murder ! » (« ce n'est pas la guerre, c'est un meurtre »).

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Le Havre après les bombardements de 1944

 

Le Havre, hiver 1944-45

 

Cette anéantissement constitue paradoxalement une opportunité pour réaménager la ville et agrandir le port. Le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme confie la reconstruction à l'atelier d'Auguste Perret, architecte moderniste et structuraliste français, spécialiste du béton armé. Le projet est gigantesque : 150 hectares sont à rebâtir, plus de 12 000 logements et de nombreux bâtiments civils, commerciaux, administratifs ou religieux. Les travaux durent de 1945 à 1964. La ville s'organise selon une trame géométrique où les axes se coupent à angle droit (un plan en damier ou hippodamien, du nom de l'architecte grec de l'antiquité Hippodamos de Millet).

 

Plan du Havre après-guerre et chronologie de la reconstruction

 

Cet urbanisme rationnel donne au Havre une cohérence paysagère (alignements de façades, tracés aérés et lumineux, omniprésence du béton...) et lui confère une dimension à la fois humaine et grandiose. Les logements sont modernisés et la ville s'orne de quelques bâtiments monumentaux : l'emblématique église Saint Joseph (c'est le 1er bâtiment que l'on voit en arrivant par la mer), l’hôtel de ville ou encore l'espace Niemeyer (abritant la Maison de la Culture), surnommé le volcan et réalisé entre 1978 et 1982 par l'architecte brésilien.

 

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Le Havre en chantier

 

Eglise Saint Joseph

 

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Centre-ville reconstruit par Perret

 

Depuis juillet 2005, l'UNESCO a inscrit le centre-ville du Havre au patrimoine mondial de l'humanité, en tant « qu'exemple exceptionnel de l'architecture et de l'urbanisme de l'après-guerre » et pour son « exploitation novatrice du potentiel du béton ». Il constitue aussi, à l'instar du port, une composante essentiel de l'identité havraise.

 

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Le Havre, front de mer, église St Joseph et installations portuaires en arrière-plan

 

http://whc.unesco.org/fr/list/1181/

http://www.lemonde.fr/loisirs/article/2012/03/07/a-travers-le-havre-d-auguste-perret_1653312_1653108.html

 

Le Havre et « Port 2000 », un port dans la mondialisation.

 

La reconstruction du port s'achève quant à elle en 1965. Progressivement, le Havre redevient une interface essentielle du commerce français. Long de 27 Km d'est en ouest, large de 5 Km du nord au sud pour une superficie de 10 000 hectares, il est aujourd'hui le deuxième port maritime de commerce français (derrière Marseille), le 6ème européen et le 50ème mondiale avec près de 70 millions de tonnes de trafic annuel. Il occupe aussi la 1re place en France en ce qui concerne le trafic de conteneur (60% du trafic national). Il accueille plus 50 navires par jour, près de 300 porte-conteneurs par an et enregistre une centaine d'escales de paquebots chaque année. Le port voit transiter tous les types de marchandises: du vrac et aujourd'hui surtout des conteneurs, du café (tradition havraise depuis le XVIème siècle), du charbon, du pétrole (40% des approvisionnements de pétrole brut français)... Le port fournit enfin 16 000 emplois directs.

 

Vue d'ensemble du port du Havre

 

Le succès et le dynamisme du port du Havre tiennent à plusieurs facteurs :

  • une situation géographique favorable : le Havre est tout d'abord très bien connecté (par la seine et l'autoroute A13 notamment) à Paris et à sa région, cœur de l'économie française et énorme marché de consommation. Le port joue donc un rôle majeur de plateforme de redistribution (et de plateforme multimodale) entre son puissant hinterland et le reste de la planète, l'Asie en particulier (près de 60 % des parts de marché du port en 2012). En outre, le Havre est situé le long de la "Northern Range" (rangée/groupe de ports alignés le long de la Manche et de la Mer du Nord, du Havre à Hambourg en passant par Anvers et Rotterdam), façade maritime la plus active d'Europe (un quart du trafic mondial de marchandise). Le Havre profite donc sa situation en bordure de cette "autoroute maritime" et cherche à capter une partie des navires qui l'empruntent.

 

Le Havre, une situation géographique favorable

 

  • La mise en place d’infrastructures modernes (portiques, grues, cavaliers, bassin en eaux profondes...) permettant d’accueillir les porte-conteneurs géants qui sillonnent les mers du globe (environ 80% du commerce mondial s'effectue par voie maritime). Le dernier projet en date, le terminal « Port 2000 », a été inauguré en 2006 après 5 ans de travaux titanesque et plusieurs milliards d'euros d'investissements. Avec cette extension, le port du Havre cherche à concurrencer les autres ports de la Northern Range en captant une partie des flux de marchandises. Long de 4Km, ses quais peuvent accueillir les plus grands navires de la planète (certains mesurant plus de 400 mètres de long et transportant 16 000 conteneurs!) et les décharger en à peine 7 heures (ce qui en fait le temps d'escale le plus court d'Europe). Le port du Havre – allié depuis début 2012 à ceux de Rouen et Paris au sein de la structure Haropa – vient ainsi de remporter pour la 3ème année consécutive le titre de "meilleur port européen" décerné par les professionnels asiatiques du transport et de la logistique.

http://www.ina.fr/video/3059854001010

 

Port 2000

 

Le Havre constitue donc un hub commercial fondamental à l'échelle nationale et européenne grâce à son adaptation réussie aux impératifs du commerce mondial.

Il témoigne ainsi de l'inscription de la France dans la grande compétition économique planétaire et poursuit son destin entamé avec François Ier, celui d'une porte ouverte sur le monde et ses richesses.

 

 

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #divers

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Valentin Fiumefreddo 06/10/2016 18:17

Il faut vraiment avoir perdu tout sens esthétique, être complètement intoxiqué par les apories modernistes pour ne pas voir la hideur insigne du Havre actuel, qui ressemble étrangement aux quartiers nord de Marseille, à Bobigny ou à Sarcelles. Pour sûr, non seulement nos "libérateurs" ne nous ont pas ratés, mais Perret encore moins. L'Unesco classera bientôt La Courneuve, Pantin et la Porte de Bagnolet...

Team Histoire-Géo 06/10/2016 19:06

Les parisiens aussi trouvaient la tour Eiffel hideuse, et je ne vous parle même pas des gaulois avec le pont du Gard!! En tous cas merci pour votre commentaire.

Claude Briot 05/12/2015 08:54

Très bon rappel historique de l'histoire du Havre notamment des motivations de François lors de la fondation. Dommage que la reconstruction du port, son poumon économique, soit oubliée ainsi que ses premières extensions.

cjbriot@orange.fr 05/12/2015 14:32

De rien

Team Histoire-Géo 05/12/2015 12:17

Merci pour votre commentaire.
Amicalement

Yo 95 14/10/2014 23:00

Brillant article, merci !

PoutineT34 09/10/2014 20:58

Bien...L'église Saint Joseph est encore plus moche qu'une des églises à Eaubonne.
Sinon petit dossier intéressant, je m'attendais plutôt à ce que le port du Havre soit incompétitif contre les ports Hollandais, c'est plutôt une bonne chose ça.
Sinon j'aime bien la petite quote du le général John Crocker, essayer d'en placer une par article.