Les États-Unis et le monde depuis les 14 points du président Wilson (1918-aujourd'hui) (1ère partie)

Publié le 8 Septembre 2014

THÈME 3 HISTOIRE: PUISSANCES ET TENSIONS DANS LE MONDE DE LA FIN DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE À NOS JOURS

 

Chap.1 : « Les États-Unis et le monde depuis les 14 points du président Wilson (1918 - aujourd'hui)"

 

 

Le XX siècle est celui de l'affirmation de la puissance états-unienne sur la scène mondiale et même, à partir de 1945, de la mise en place progressive de son hégémonie dans le cadre de la Guerre Froide.

Indépendant de la Couronne britannique depuis la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776, les États-Unis (EU) apparaissent, comparativement au « vieux continent », comme un « pays neuf » ayant longtemps préféré prospérer à l'intérieur de ses frontières protectrices, plutôt que de risquer l'aventure à une échelle trop vaste. En 1823, la doctrine Monroe (du nom du cinquième président des États-Unis, républicain, élu pour deux mandats de 1817 à 1825) fixe pour plusieurs décennies l'attitude que les EU comptent adopter vis à vis du continent qui assure encore, alors, la domination sur le monde. Il s'agit de délimiter des sphères d'influence : les EU s'engagent à ne pas s'occuper des affaires européennes à condition que les Européens en fassent de même sur le continent américain.

 

Dessin de presse expliquant la doctrine Monroe (milieu XIXème)

 

Toutefois, dés la naissance de la nation américaine se développe un discours messianique de portée universaliste, la sacralisation de principes démocratiques et libéraux pensés comme fondements d'un modèle exportable. En 1845, le journaliste new-yorkais John O'Sullivan évoque la "destinée manifeste" pesant sur la politique états-unienne censément guidée par la providence divine. Même si l'expression à au départ un usage strictement interne visant à justifier la colonisation des terres indiennes et la conquête de l'ouest, elle sera reprise tout au long des XIXe et XXe siècles pour justifier les interventions grandissantes des EU dans le monde.

 

 

Dessin de presse du journal le Chicago Tribune évoquant la destinée Manifeste (1914)

 

Dès 1918, la guerre hispano-américaine constitue l'application la plus osée de la doctrine Monroe : les Espagnols subissent une défaite les contraignant à abandonner Cuba, Puerto Rico ou encore les Philippines, alors que le gouvernement américain n'hésite pas à mettre en scène la victoire. En avril 1917, l'entrée en guerre tardive des EU dans un conflit essentiellement européen marque incontestablement une rupture liée à l'essor de la puissance économique, diplomatique et militaire US. Lorsque Woodrow Wilson (28ème président du pays, démocrate) développe dans un discours de janvier 1918 ses « 14 points » devant organiser l'ordre mondial au lendemain du conflit, il signifie la volonté de son gouvernement d'assumer la dimension nouvelle qu'à prise le pays, au nom de principes idéalistes que « l'américain moyen » ne fait pas forcément siens.

 

Ainsi, il s'agit de mener une réflexion sur les évolutions de la politique étrangère des États-Unis dans le monde depuis 1918.

=> comment les EU ont-ils été progressivement conduits à intervenir sur la scène mondiale, voire à l'organiser à son profit ? Comment le pays est-il passé de l'isolationnisme à l'interventionnisme, voire à l'unilatéralisme ?

=> comment concilier la nécessité toujours plus grande d'assumer l'insertion du pays dans les circuits commerciaux, financiers, diplomatiques et culturels mondiaux et la tentation isolationniste d'une large partie de l'opinion publique américaine ?

=> comment combiner la défense des intérêts nationaux et la proclamation de principes généreux et universalistes qu'il s'agirait de diffuser le plus largement possible ?

 

Cette réflexion sur les ambivalences et les contradictions de la politique internationale US doit évidemment prendre en compte les différents acteurs intervenant dans ce processus de présence au monde des EU :

  • La Maison Blanche qui, au fur et à mesure que s'installe une « présidence impériale » (concept de l'historien Arthur M. Schlesinger, Jr. qui évoque un déséquilibre institutionnel lié au fait que l’exécutif, en particulier le président, tend à s'attribuer plus de pouvoir qu'il ne le devrait, notamment en politique étrangère), joue un rôle central, tant sous les républicains que sous les démocrates (même si les différences entre les deux sont notables). Il faut y ajouter les conseillers personnels des présidents successifs.

  • Le Pentagone, qui abrite le quartier général du département de la Défense, et ce qu'Einsenhower appellera à la fin des années 1950 le complexe militaro-industriel

  • Le Congrès, jaloux du principe de la séparation des pouvoirs et chargé constitutionnellement de ratifier les traités internationaux et de voter les crédits militaires

  • La CIA (Central Intelligence Agency, l'agence centrale de renseignement) créée en 1947 au début de la Guerre Froide, très active dans la défense des intérêts nationaux.

  • Les secrétariats à la défense et au Trésor.

  • Les acteurs institutionnels privés comme les FTN, les studios hollywoodiens, les lobbys...

  • L'opinion publique, largement façonnée par les médias de masse et au sein de laquelle pèse les différentes communautés immigrées.

 

3 grandes périodes peuvent ainsi être définies :

  • 1918-1941 : une entrée dans le monde incomplète, ambiguë mais irrémédiable

  • 1941-1991 : une domination sur le monde sélective et contestée fondée sur un modèle idéologique attractif

  • 1991-2014 : un repositionnement par rapport au monde.

 

I - 1918-1941 : UNE ENTRÉE DANS LE MONDE INCOMPLÈTE, AMBIGUË MAIS IRRÉMÉDIABLE

 

Au cours de cette période, la suprématie américaine s'affirme. A l'engagement militaire victorieux en Europe, il convient d'ajouter une puissance économique et militaire toujours plus imposante amenant les EU au 1er rang mondial dans de nombreux domaines. Toutefois, la décennie 1920 marque une volonté de « back to normalcy » exprimée par l'opinion publique majoritaire et incarnée par le retour des républicains au pouvoir (d'Harding à Hoover). Ce repli isolationniste n'est toutefois pas total comme le prouve la place centrale que les EU occupent dans le système de remboursement des dettes de guerre et de réparations européennes. Les EU deviennent en effet les créanciers du monde, rendant les économies européennes dépendantes des capitaux US (l'Allemagne notamment). C'est pourquoi les années 1930 sont marquées par les effets mondiaux du krach de Wall Street du 24 octobre 1929, la fragilisation de l'économie américaine ayant un impact sur l'ensemble des pays industrialisés qui plongent à leur tour dans la crise. Pour y répondre, les EU font, pour la dernière fois, le choix d'un repli dans le cadre des frontières nationales, repli que la montée des tensions en Europe rend intenable. Après des atermoiements, l'attaque-surprise de Pearl Harbor brise la « neutralité » que Washington feignait toujours d'afficher.

 

1. 1918-1920 : l'idéalisme wilsonien ou la volonté états-unienne de repenser et refonder le monde.

 

Wilson coordonne la conférence de Versailles devant régler la paix au lendemain de la 1ère Guerre mondiale. C'est la première fois que les EU pilotent une grande conférence internationale (lors de celle de Berlin en 1884-85, qui avait organisé le partage colonial de l'Afrique, ils n'étaient qu'un invité discret à peine écouté par les puissances du vieux continent).

Wilson tente ainsi d'imposer ses vues à Clémenceau, Orlando et Lloyd George. Les principes et les objectifs qui guident Wilson sont principalement le libéralisme économique (libre-échanges...), la sécurité collective (avec la création de la SDN) et le droit des peuples à disposer d'eux-même. Ce dernier principe, absolument fondamental, devait notamment préserver l'équilibre géopolitique européen afin d'éviter qu'une puissance (France ou GB) n'en vienne à dominer les autres.

 

Lloyd George, Orlando, Clemenceau et Wilson lors de la conférence de Versailles

 

Toutefois, le nouveau découpage politique de l'Europe témoigne de la vision partielle et déformée d'un américain qui ne maîtrise pas la complexité des nationalités et des constructions territoriales de l'Europe centrale et orientale ; les États indépendants nouvellement créés (sur les décombres de l'empire austro-hongrois) ne forment ainsi pas toujours des États-nations cohérents. C'est par exemple le cas de la Yougoslavie, « le royaume des slaves du sud », qui regroupait des Serbes orthodoxes, des Croates catholiques, des Slovènes, des Monténégrins..., potentiellement hostiles les uns aux au autres (cf l'éclatement dramatique du pays en 1991). Cette volonté de créer des États viables économiquement et pouvant assurer leur sécurité reflète donc une vision un peu simpliste d'une Europe constituée d'une mosaïque de nationalités.

Toutefois, le projet wilsonien est contrecarré par le Sénat américain qui refuse de ratifier le traité de Versailles en mars 1920. De ce fait, les EU ne peuvent entrer dans la SDN, alors même que Wilson en a été l'initiateur, et n'assume dés lors pas complètement leur rôle dans l'ordre mondial mis en place après-guerre. L'élection du républicain Warren Harding en novembre (dont le slogan de campagne était « back to normalcy », sous-entendu retour à l'isolationnisme après les ingérences de Wilson dans la politique européenne) marque la fin de cette volonté états-unienne de se mêler des affaires européennes et de se poser en arbitre international au nom de la sécurité collective.

 

Dessin de presse tiré du magazine américain Punch de décembre 1920 après le refus du sénat d'intégrer la SDN

 

2. 1920-1941 : le retour de la tentation isolationniste et l'aveuglement vis-à-vis des enjeux européens.

 

Les années 1920 et 1930 sont marquées par un net repli de la diplomatie états-unienne, notamment sur la scène européenne. Une exception notable prolonge l'utopie wilsonienne : le secrétaire Frank Kellog est l'un des principaux signataires, avec le français Aristide Briand, du pacte signé en août 1928 par 63 pays et renonçant à la guerre comme moyen de régler des différents entre États. Ce pacte dit « Briand-Kellog », d'inspiration pacifiste et idéaliste, met ainsi la guerre « hors la loi ». En revanche, les EU ne prennent parti sur aucune des tensions internationales majeures des années 1930 : la guerre d'Espagne (1936), le déclenchement des hostilités sino-japonaises avec l'invasion de la Mandchourie (1931) mais aussi et surtout les agressions hitlériennes et les entorses pratiquées par les nazis par rapport à l'ordre versaillais. De façon significative, les EU ne participent pas à la conférence de Munich de septembre 1938 devant régler le sort des Sudètes, territoire germanophone de Tchécoslovaquie inclus dans le « Lebensraum » projeté par Hitler.

Des lois de neutralité sont votées en 1935, 1937 et même encore en 1939 ; F.D. Roosevelt salut également la sortie du film de Jean Renoir « la grande illusion » encourageant le pacifisme. Toutefois, cette « neutralité » s'avère de plus en plus difficile à tenir. Le discours prononcé par le président américain en octobre 1937 à Chicago, appelé discours de la « quarantaine », marque une première ambiguïté par rapport à l'attitude neutraliste du gouvernement US. Roosevelt y condamne l'attaque du Japon contre la Chine, attaque qui menace les intérêts commerciaux américains et « l'open door policy » mise en place en Asie orientale au tournant des XIXe et XXe siècle.

En réalité, idéologiquement et économiquement, le choix rooseveltien est clair : il souhaite soutenir les démocraties libérales anglaise et française contre l'axe Rome/Berlin/Tokyo. La présence de nombreux exilés ayant fui le fascisme et le nazisme aux EU (comme A. Einstein ou Fritz Lang) n'est pas étrangère à cette orientation. Toutefois, une partie du peuple américain est plus ou moins tentée par l'idéologie antisémite et xénophobe promue par le NSDAP : c'est par exemple le cas de « l'america first commitee » fondé par l'étudiant en droit Douglas Stuart en septembre 1940. Par ailleurs, des ouvrages, comme celui de l'éditorialiste Walter Lillis intitulé « Road to war » et sorti en 1935, remettent en cause le bien-fondé de l'engagement américain de 1917. Aussi, l'invasion de la Pologne par la Wehrmacht le 1er septembre 1939 ne provoque aucune solidarité militaire des EU, mais pousse le congrès à voter en novembre la loi « Cash & Carry » permettant la vente de matériel militaire aux Alliés (surtout à la GB)

 

Meeting de l'America First Committee au début des années 1940

 

3. 1920-1941 : « l'économie avant tout » ou l'impossibilité de masquer une puissance devenue dominante.

 

Un retour à l'isolationnisme complet se révèle impossible pour une puissance qui, si elle n'assume pas encore totalement son hégémonie, n'en est pas moins dominante dans le secteur économique. Dés 1918 en effet, les EU détiennent 1/3 du stock d'or mondial et constitue la 1ère puissance industrielle au monde. Du point de vue économique, l'entre-deux-guerre états-unien est évidemment marqué par la rupture profonde du krach boursier de 1929.

La prospérité des années 1920 encourage les américains à inonder l'Europe de capitaux. Ces « roaring twenties » marquent aux EU une première apogée du tayloro-fordisme, l'émergence d'une société de consommation encouragée par la publicité et une réorientation des flux de capitaux. Fin XIXe, l'Amérique latine ou la Chine constituaient les destinations privilégiées ; à partir de 1919, l'Europe en reconstruction attire les investisseurs, les banques et les épargnants. La conférence de Gênes de 1922 illustre cet essor économique en instaurant le Gold Exchange Standart (le dollar devient une monnaie convertible en or au même titre que la Livre-Sterling). On passe ainsi progressivement de l'économie-monde britannique à l'économie-monde états-unienne. Les EU se placent au centre des différents financiers européens de l'après-guerre ; ils souhaitent par exemple amoindrir le montant des réparations imposées à l'Allemagne pour un faire un partenaire commercial et bénéficient pour cela de la position de force que leur confère leur statut de créancier vis à vis de la France et de la GB. Le plan Dawes de 1924 puis le plan Young de 1929 (qui réduisent les dettes allemandes) sont le signe d'un interventionnisme inévitable. Le moratoire Hoover de 1931 propose de suspendre le paiement de toutes les sommes dues par les belligérants, tant au titre de réparations que des remboursements de dettes de guerre.

 

Le système financier des plans Dawes et Young

 

La crise économique des années 1930 part des EU et contamine progressivement l'ensemble de l'économie mondiale, prouvant à quel point les économies, européennes notamment, sont dépendantes de celle de EU compte tenu des nombreux capitaux détenus par les banques du vieux continent. Ces capitaux sont brutalement rapatriés dés 1930, fragilisant ainsi les banques européennes (comme le Kredit Anstall qui fait faillite en mai 1931)

Si la puissance économique, commerciale et financière des EU rendait impossible un isolationnisme total, c'est bien le déclenchement du 2nd conflit mondial qui impose au pays de progressivement s'engager auprès des forces Alliées. En mars 1941, les EU adoptent la loi « prêt-bail » qui autorise le président à « vendre, céder, échanger, louer, ou doter par d'autres moyens » du matériel de guerre et toute autres marchandises aux États en lutte contre les puissances de l'Axe. Le pays devient "l'arsenal des démocraties" sans pour autant s'engager directement dans le conflit. Roosevelt s'inscrit également dans la tradition et l'héritage de Wilson. C'est lui qui souhaite, dés le début de la Seconde Guerre mondiale, créer un nouvel ordre mondial fondé sur le droit international. Il exprime dans la Charte de l'Atlantique de 1941 les principes fondamentaux qui guident les États-Unis : 8 points rappelant beaucoup les 14 points de Wilson (ce texte sert en outre de base à la Charte des Nations Unies, signée par 50 États à San Francisco le 26 juin 1945). Enfin, l'attaque surprise par les japonais de la base de Pearl Harbor le 07 décembre 1941 fait basculer le pays dans la guerre. En janvier 1942, Roosevelt lance le Victory Program pour soutenir l'effort de guerre. L'isolationnisme a vécu.

 

Affiches dans le cadre du Victory Program (1942)

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #cours histoire

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