Le projet d'une Europe politique depuis le Congrès de La Haye (1ère partie)

Publié le 19 Janvier 2017

THEME 4 : LES ECHELLES DE GOUVERNEMENT DU MONDE

 

Chap.3 : Le projet d'une Europe politique depuis le Congrès de La Haye (1948)

(1ère partie)

 

« Un jour viendra où la France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne [...] », Victor Hugo, Discours d'ouverture au Congrès de la Paix, à Paris, 1849.

 

Le parlement européen à Bruxelles

 

L’idée d’une union entre les différents pays d’Europe a été formulée dès le XVIIIe siècle, dans le cadre des projets de paix perpétuelle développés par l'abbé de Saint-Pierre en 1713 ou Kant en 1795. Dans les années 1920, l'idée est reprise par des membres de l'élite européenne comme le comte de Coudenhove-Kalergi ou l'industriel luxembourgeois Emile Mayrisch qui proposent une union paneuropéenne pour éviter qu’un nouveau conflit ne déchire le continent. En 1929, le français Aristide Briand évoque même des « Etats-Unis d’Europe » lors d'un discours à la SDN. Mais, assez rapidement, la crise économique des années 1930 et la montée des fascismes ont raison de ces premières velléités d’union.

Pendant la 2nde Guerre mondiale, des résistants de tous pays réfléchissent à leur tour à une union entre les États d’Europe. Dans un esprit antifasciste, ils fondent en 1943 un mouvement fédéraliste européen, s'appuyant sur les différents mouvements politiques qui existent dans plusieurs pays (socialistes, communistes, démocrates chrétiens). Cette "communauté européenne" devient une réalité seulement quelques années après la fin du conflit, alors que le continent est affaibli, ruiné et ne peut plus prétendre à la domination sur le monde. Depuis cette époque, les pays d’Europe occidentale, devenus des puissances moyennes dans le contexte de la Guerre Froide, ont tenté de s’unir et de concilier des visions parfois antagonistes quant à la forme et la nature de cette union  :  économique ou politique ? Intergouvernementale ou supranationale? Technocratique ou démocratique ?

A partir du Congrès de La Haye de mai 1948, l'Europe se met donc en chantier, non sans difficultés, multipliant les projets plus ou moins ambitieux, dont certains seront abandonnés en cours de route. L'Europe se fait à tâtons, dépendante du rôle des acteurs politiques favorables ou non à l'Europe, puis de celui des populations européennes, qui à partir des années 80 interviennent dans la construction européenne.

 

=> Comment ces nations européennes régulièrement opposées jusqu’en 1945 sont-elles parvenues à s’unir autour de valeurs communes ?

=> Quel type d'union se construit entre 1948 et nos jours?

 

 

I - 1948-1957 : L'EUROPE EN CHANTIER : DE L’IDÉE D’UNE EUROPE POLITIQUE AU CHOIX D’UNE EUROPE ÉCONOMIQUE .

 

L'après-guerre : moment d'enthousiasme, de foisonnement d'idées, de projets souvent ambitieux. Quelques hommes posent les fondements de l'Europe à venir et sont persuadés que la paix, le dynamisme, la prospérité du continent européen trouve sa solution dans l'union des pays. La construction, elle, sera plus prudente et pragmatique.

 

  1. Aux origines de l'organisation européenne (1948).

 

Une réaction à la 2ème Guerre Mondiale : l' Europe s'est déchirée pour la deuxième fois en 50 ans dans une guerre meurtrière, fratricide et destructrice. Se développe après-guerre une volonté de sortir de cet engrenage, de ne pas retomber dans le bellicisme et l'esprit de revanche. Il s'agit de dépasser la haine des peuples que la précédente guerre vient d'attiser encore plus et de construire une paix durable, solide. L'ordre politique d'avant-guerre est tenu responsable du conflit mondial. En effet l'Etat-nation tel qu'il s'est construit en Europe au XIXe siècle, a donné lieu à système politique reposant sur l'exaltation de la nation et du sentiment national, accentuant l'opposition et les rivalités entre les Etats et les peuples européens. Pour avoir une Europe apaisée, il semble donc falloir abandonner l'Etat-nation et trouver un système politique à l'échelle européen qui garantisse la paix.

L'Europe se construit aussi à partir d'un sentiment d'appartenance à un espace culturel commun, d'un ensemble de valeurs communes : liberté, respect des droits de l'homme, justice sociale, héritages historiques partagés (influence de l'antiquité grecque et romaine, des périodes de la Renaissance et des Révolutions Industrielles...)

 

Les héritages historiques européens.

 

La construction européenne témoigne aussi de la peur du communisme. L’identification d’un adversaire, sinon d’un ennemi commun, facilite toujours les projets d’unification. A la fin des années quarante, il s’agit donc de s’opposer au « péril rouge », c'est à dire à une éventuelle expansion du communisme en Europe occidentale. Dans ce contexte de début de Guerre Froide (coup de Prague en février 1948), les Européens, pressés aussi par les Américains, sentent ainsi la nécessité de surmonter leurs divisions et de s'unir militairement et politiquement, sans toutefois abandonner leur souveraineté :

  • Dans le domaine militaire : En févier 1948, les événements de Prague (prise de pouvoir par les communistes) font peur aux 5 Etats d'Europe de l'ouest, Royaume-Uni, France, Benelux et les poussent à s'unir : ils signent le pacte de Bruxelles, une alliance militaire qui prévoit une assistance mutuelle en cas d'agression contre un des 5 pays signataires. Mais elle reste une coquille vide car elle rapidement supplantée par l'Otan (1949) : les pays de l'Europe de l'ouest favorisent sur le plan de la défense une position atlantiste.

  • Dans le domaine économique : Les Etats-Unis, favorables à l'union des pays européens pour les renforcer face à l'URSS, exigent de ceux bénéficiant de l'aide du Plan Marshall qu'ils s'organisent collectivement pour en gérer les fonds. En avril 1948 est donc crée, l'Organisation Economique de Coopération Européenne (OECE).

 

Affiche en faveur du plan marshall (1948).

 

Mais tout le problème est de se mettre d'accord sur un projet commun. Or l'idée d'Europe est loin de faire l'unanimité au sein des dirigeants et des peuples européens, et ceux qui promeuvent cette idée ne s'accordent pas non plus sur la nature de l'Europe à construire.

 

  1. Les différents projets européens et la création du conseil de l'Europe (1948 - 1949)

 

Le Congrès de la Haye (du 7 au 10 mai 1948) rassemble d'environ 800 "européistes" aux Pays-Bas. Il montre l'importance du militantisme pro-européen dans l'immédiat après-guerre : des intellectuels (Camus, Malraux), des hommes politiques de sensibilité plutôt de gauche (gauche chrétienne, socialistes) ou des libéraux, hommes d'affaires militent pour l'Europe, garante de la paix. Il s'agit d'un moment important, fondateur, car il relance l'idée européenne.

 

Ouverture du Congrès de La Haye (7 mai 1948)

 

Les deux grands projets opposés d'Europe politique se dessinent à la Haye :

  • Le projet fédéraliste est porté par ceux qui réclament une intégration européenne forte. Ils sont partisans d'une Europe supranationale (= au-dessus des nations) : unir les nations européennes dans une entité politique commune, une fédération (comme aux Etats-Unis) dans laquelle les Etats abandonneraient une grande partie de leur souveraineté au profit d'une autorité politique européenne. Position défendue à la Haye par Union des Fédéralistes Européens (UFE), créée en 1946 par deux résistants italiens, Altiero Spinelli et Ernesto Rossi.

  • Le projet confédéraliste est défendu par ceux qui sont réticents à abandonner des parts de souveraineté et sont donc partisans d'une Europe intergouvernementale. A la Haye, on les appelle les unionistes. Ils sont partisans d'une simple coopération entre gouvernements, préservant la souveraineté nationale de chaque Etat, impliquant des décisions prises à l'unanimité. Plus tard, De Gaulle ou Margaret Thatcher (1er ministre britannique de 1979 à 1991) sont pour une Europe construite sur ce modèle.

Au Congrès de la Haye, qui reste un grand moment d'enthousiasme européiste, on se quitte donc avec l'envie de créer une Europe plutôt fédérale, intégrée politiquement et économiquement. Mais quand les pays du pacte de Bruxelles commencent à réfléchir sérieusement à l'application de ce projet, de fortes dissensions apparaissent : les Britanniques, de même que les partis communistes et nationalistes, sont opposés à tout projet fédéraliste. Dans l'optique d'un compromis, l'idée d'une union fédérale est abandonnée mais un accord est toutefois trouvé sur la création d'une assemblée consultative : le Conseil de l'Europe. Créé par le traité de Londres de 1949, il siège à Strasbourg et a pour but de défendre d’une seule voix les principes démocratiques et les droits de l'homme. Le Congrès adopte un « message aux Européens », rédigé et lu par le philosophe suisse Denis de Rougemont, déclarant notamment : «Tous ensemble, demain, nous pouvons édifier (...) la plus grande formation politique et le plus vaste ensemble économique de notre temps. Jamais l'histoire du monde n'aura connu un si puissant rassemblement d'hommes libres. Jamais la guerre, la peur et la misère n'auront été mises en échec par un plus formidable adversaire». Ce message appelle à l'élection d'une Assemblée européenne au suffrage universel, à l'adoption d'une Charte des droits fondamentaux, à la création d'une Cour suprême, d'un centre européen de l'enfance, de la jeunesse et de la culture, à l'élimination des restrictions à l'échange des marchandises, à l'intégration de l'Allemagne vaincue... Première vraie institution européenne, le Conseil de l'Europe a finalement peu de pouvoir.

 

Robert Schuman lors de la signature du traité de Londres, le 5 mai 1949

 

  1. Des réalisations limitées jusqu'en 1957 : de la CECA à la CED (1949 - 1957)

 

Il n'y a donc pas d'accord sur la nature de l'Europe à construire et la frilosité face à l'abandon de la souveraineté nationale est forte. Il ne faut pas oublier non plus que l'Europe est coupée en deux depuis la fin de la 2ème Guerre Mondiale (Europe de l'Est sous tutelle de l’URSS) et que l'Espagne et le Portugal sont sous un régime dictatorial. Du coup, les réalisations vont être limitées et longues à se mettre en place, et les pays impliqués peu nombreux.

Cependant, pour certains hommes politiques alors au pouvoir, l’Europe ne doit pas se contenter de freiner l’expansion du communisme mais doit promouvoir des politiques communes et amorcer une intégration au niveau économique. Ces « pères fondateurs de l’Europe », partisans d'une Europe fédérale, (les Français Jean Monnet et Robert Schuman, l’Italien de Gasperi, le Belge Spaak et l’Allemand Adenauer) appartiennent tous au même courant politique, la démocratie chrétienne et ont tous des parcours individuels qui les rend sensibles à l’idée européenne (originaires pour la plupart de régions frontalières, ils ont été marqués par une expérience de guerre entre nations européennes). Ils entendent amorcer la construction européenne non pas en se basant sur la politique, mais en développant des solidarités économiques entre les Etats.
 

Robert Schuman, Jean Monnet et Konrad Adenauer (de droite à gauche) à la première conférence des signataires de la Ceca, à Paris en 1952

 

La CECA, un premier succès.

Monnet propose ainsi de faire l'Europe petit à petit, morceau par morceau (méthode fonctionnaliste ou « méthode Monnet »). D'abord, par l'économie, en intégrant donc progressivement certains secteurs économiques : c'est l'intégration sectorielle qui va prévaloir dans la construction européenne. Il met alors au point le projet de CECA, qui est proposé par le ministre des Affaires étrangères Robert Schuman, le 9 mai 1950, dans ce que l'on a appelé la Déclaration Schuman. C'est une étape essentielle dans la construction européenne : Robert Schuman, annonce que la France est disposée à faire l'Europe en s'engageant sur la voie de la réconciliation avec l'Allemagne. Il propose de « placer l'ensemble de la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une haute autorité commune, dans une organisation ouverte aux autres pays européens. ». Cette déclaration est à l'origine du traité de Paris d'avril 1951 instituant la Communauté européenne du Charbon et de l'Acier (CECA). Seuls 6 pays y participent : la France, la RFA, l'Italie, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas (le Royaume -Uni refuse d'y entrer). La CECA crée une institution supranationale, indépendante des Etats : la Haute Autorité (dirigée par Jean Monnet dans un premier temps).

La CECA est une réussite politique et économique : elle a ouvert un marché commun du charbon et du fer et des produits sidérurgiques, permettant un meilleur approvisionnement des industries et donc la croissance industrielle des pays concernés. Elle prouve surtout que le rapprochement entre les pays européens est possible, tout comme la réconciliation franco-allemande.
 

Affiche pour le CECA

 

La CED : un échec de l'approfondissement fédéraliste de la construction européenne :

En 1950, les Américains font pression pour le réarmement de l'Allemagne, afin de faire face à une éventuelle attaque soviétique. Comme les Européens sont plutôt réticents à la remise sur pied d'une armée nationale allemande (notamment les français, encore traumatisés par « le bruit des bottes nazies dans Paris »), on réfléchit à un projet de défense européenne, d'armée européenne. Jean Monnet présente en octobre 1950 le projet de la Communauté européenne de Défense (CED), armée commune placée sous l'autorité d'une institution politique européenne. C'est un projet très novateur et très ambitieux car il suppose la mise en place d'une communauté politique européenne (CPE) supranationale qui commanderait l'armée européenne. Ce projet fédéraliste entraînerait donc l'abandon par les nations européennes d'une grande part de leur souveraineté.

Or l'opinion publique n'est pas prête : elle se montre encore fortement attachée à l'idée de nation (le sentiment national l'emportant sur le sentiment européen). Les communistes s’y opposent également car cela contrarie les intérêts du bloc de l’est. Après de vifs débats, le projet de CED échoue en 1954 car le parlement français refuse de le signer. Les fédéralistes ont donc échoué à faire imposer leurs vues et l’idée d’une Europe politique est au point mort en 1954. Après l'échec de la CED, le Royaume-Uni, partisan d'une Europe confédérale, reprend la main et propose une solution intergouvernementale à la question du réarmement allemand : intégrer l'Allemagne au pacte de Bruxelles (largement oublié). Affaire conclue : en 1955, le pacte de Bruxelles se transforme en Union de l'Europe Occidentale (UEO) intégrant l'Allemagne et l'Italie, dirigée par les ministres des Affaires étrangères, avec une assemblée à Paris et un conseil à Londres. Mais l'UEO n'a pas réellement fonctionné : les pays européens restent dépendants militairement de l'Otan et n'arrivent pas à mettre sur pied une défense proprement européenne.

Le rejet de la CED n’empêche donc pas le réarmement allemand vivement souhaité par les Américains soucieux de sécuriser un pays frontalier du « rideau de fer ». En 1955, la RFA est intégrée dans l’OTAN et cette institution prend en charge la sécurité commune des Européens.

 

Affiche en faveur de la CED

 

Affiche d'opposition à la CED

 

Après la 2ème Guerre Mondiale, on ressent la nécessité d'unir les pays européens pour consolider la paix, lutter contre l'URSS, assurer la prospérité économique. Si les idées foisonnent et sont souvent audacieuses, les réalisations restent limitées, les opinions européennes ne semblant pas disposées à abandonner l'Etat-nation et à construire une Europe fédérale. L'Europe semble donc se construire progressivement, par intégration sectorielle dans le domaine économique. Néanmoins, ce moment, 1945-1957, même s'il voit l'échec de l'Europe fédérale, est un moment crucial pour la construction européenne, celui des premières expériences, des premières institutions, et des débats passionnés.

 


 

28 pays représentant environ 3% des terres et 7% de la population mondiale.

L’UE à 28 pèse pour un quart (25%) du PIB mondial (22% pour les USA ; 12 % pour la Chine)

L’UE a une population de 512 millions d’habitants (318 millions aux USA ; 1, 364 milliard en Chine)

Le PIB par habitant dans l’UE est de 27 340 euros (41 280 euros aux USA ; 10 429 euros en Chine)

La part des exportations de l’UE dans les exportations mondiales est de 15,5% (contre 10,5% pour les USA ; 13,4% pour la Chine)

 

 

 

Rédigé par Team Histoire-Géo

Publié dans #cours histoire

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